La pêche profonde sera-t-elle un jour durable ?

Le 10 mai 2011 par Célia Fontaine
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Le chalutage de fond consiste à tirer d'énormes filets lestés sur le plancher de l'océan.
Le chalutage de fond consiste à tirer d'énormes filets lestés sur le plancher de l'océan.

Quels sont les «coûts cachés» de la pêche en eaux profondes? Quatre mois avant la révision des résolutions onusiennes qui gèrent le chalutage pélagique profond, des experts internationaux ont présenté, ce 10 mai, les résultats, accablants, d’études conduites sur la question.

 

L’appellation pêche profonde s’emploie lorsque l’activité se développe au-delà de 400 mètres[1]. Mais au cours des 50 dernières années, certaines pêcheries vont ramasser des espèces jusqu’à 2.000 mètres de profondeur.
 
«Il s’agit d’une forme de pêche très destructrice», rappelle le professeur Philip Weaver, de l’université de Southampton (Royaume-Uni). Elle est principalement pratiquée à l’aide de chaluts profonds qui «raclent» le fond marin et détruisent les écosystèmes qui mettent parfois des siècles à se reconstituer. Des structures millénaires comme les récifs coralliens profonds ainsi que d’autres espèces non visées en font les frais. «Sur 3 ou 4 espèces recherchées pour être commercialisées, 78 autres font l’objet de prises accessoires», confirme Philip Weaver.
 
Les poissons d’eaux profondes ont développé certaines caractéristiques biologiques pour s’adapter à leur environnement inhospitalier. Croissance lente, longévité importante, et reproduction tardive les rendent plus vulnérables à la pression de la pêche que les espèces de surface.
 
Certaines espèces capturées, notamment des requins profonds comme l’aiguillat commun (commercialisé sous le nom de saumonette, déclin de la biomasse de plus de 95% dans l’Atlantique Nord-est), le pailona commun (Centroscymnus coelolepis) ou le squale-chagrin (Centrophorus granulosus) de l'Atlantique (déclin de 80 à 95% de la biomasse dans l’Atlantique Nord-est), sont menacées d’extinction d’après la liste rouge des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Or, selon une étude conduite par l’association Bloom, «près de 50% des communes françaises servent de la saumonette dans les cantines». Les grenadiers (Albatrossia pectoralis) et la lingue bleue (Molva dypterygia) apparaissent également au menu alors que le Conseil international pour l’exploration de la mer (Ciem) estime que le chalutage profond dans l’Atlantique Nord-est a entraîné une baisse de 80% des stocks de grenadiers et de 75% de ceux de lingues bleues (ou julienne). Le Hoki de Nouvelle Zélande (Macruronus novaezelandiae) est également victime de son succès.
 
La pêche profonde ne concerne aujourd'hui qu’environ 285 chalutiers dans le monde (pour la pêche en haute mer). L’Union européenne a déclaré un total de captures de plus de 43.000 tonnes de poissons d’eaux profondes dans l’Atlantique Nord-est en 2008. «Mais l’UE ne tient des statistiques que pour 46 espèces d’eaux profondes, alors que près de 70 espèces sont prises par les pêcheries d’eaux profondes de l’Atlantique Nord-est», selon l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). La valeur de ces captures équivalait à 121 millions d’euros, soit 1,8% du total des débarquements communautaires pour l’ensemble des pêcheries. «Il s’agit donc d’une pêche à faible valeur économique mais qui a un impact fort sur l’environnement», constate Philip Weaver.
 
Trois pays d’Europe représentent à eux seuls 89% du total des captures: l’Espagne, la France et le Portugal. En France, seulement 12 navires sont concernés, principalement la flotte du géant de la distribution Intermarché, la «Scapêche». Les bateaux visent le lieu noir, la lingue ou la baudroie.
 
Contrairement à une idée reçue, les zones de pêche traditionnelles des chalutiers français possèdent encore des écosystèmes vulnérables, vierges ou en cours de restauration. La pêche profonde en France représente, en 2009, 1,48% des captures françaises en volumes débarqués (soit 7.300 tonnes) et environ une centaine d’emplois cumulés.
 
«La lecture en libre accès des comptes d’exploitation des trois principaux armements de pêche profonde (Scapêche, Euronor, Dhellemes) révèle des pertes financières chroniques et substantielles malgré des subventions publiques très importantes», explique Claire Nouvian, fondatrice et présidente de l’association Bloom.
 
Malgré les aides directes (aides à la construction, Fonds de prévention des aléas à la pêche, FPAP[2]) et indirectes de l’Union européenne et de l'Etat (détaxe gasoil), l’activité n’apparaît pas viable[3]. «Nos impôts sont engloutis dans un vaste programme de destruction de l’environnement et d’une ressource vulnérable pour maintenir à flot une dizaine de navires déficitaires, dont plus de la moitié appartiennent à une chaîne de supermarchés», s’indigne Claire Nouvian.
 
D’autre part, les chalutiers industriels de plus de 40 mètres utilisés pour la pêche profonde ont une consommation moyenne d’environ 7.000 litres de gasoil par jour, ce qui rend leur bilan carbone désastreux: plus de 20 tonnes de CO2 par jour.
 
En 2004, 1.452 chercheurs internationaux ont pris position contre le chalutage profond en adressant une pétition à l’Assemblée générale des Nations unies. La question qui se posait (elle est toujours d’actualité) était de savoir s’il fallait maintenir l’activité résiduelle d’une pêche peu rentable au risque de sacrifier des écosystèmes vulnérables.
 
Suite à cette pétition, l’Onu a pris une résolution (61/105), demandant la réalisation d’une étude environnementale avant toute pêche profonde. Une seconde résolution de 2009 devait assurer la durabilité des stocks ciblés et non ciblés, avec inversion de la charge de la preuve. En cas de non-respect de ces obligations, les sociétés de pêche devaient se voir retirée leur autorisation. «Si certains progrès ont été réalisés, ces résolutions n’ont clairement pas été respectées», a constaté Matthew Gianni, de la Deep sea conservation coalition (DSCC) qui regroupe 70 organisations. «C’est pourquoi une nouvelle résolution doit être adoptée en septembre 2011». 
 
«La seule façon pour qu’une pêcherie en eaux profondes soit durable d’un point de vue écosystémique est d’avoir un impact faible sur les écosystèmes. La pêche profonde doit pouvoir se passer de subventions publiques, et éviter toute prise accessoire», résume le professeur Les Watling, de l’université de Hawaï, qui présentait les résultats d’un groupe de travail scientifique international du 3 septembre 2010.
 


[1] définition du Conseil international pour l'exploration de la mer
[2] Ce fonds a été mis en place pour compenser la hausse des carburants mais Bruxelles l’a jugé illégal, les entreprises de pêche doivent donc rembourser ce qui leur a été alloué.
[3] La Scapêche affiche une perte cumulée dans son résultat d'exploitation de 7,32 millions d’euros de 2002 à 2008
 


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