La neutralité carbone: un projet de société

Le 15 janvier 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Pas de neutralité carbone sans implication du citoyen.
Pas de neutralité carbone sans implication du citoyen.
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300 scientifiques suisses ont planché sur le concept de neutralité carbone. Verdict: l’objectif est atteignable, à condition de mobiliser tous les acteurs. Citoyens en tête.

 

A lire la réponse du gouvernement aux critiques du Haut conseil pour le climat, on serait tenté d’y croire. Il suffirait de quelques ajustements bien ciblés pour placer un pays industrialisé sur la voie de la neutralité carbone. La Suisse a voulu en avoir le cœur net.

Le gouvernement helvétique a mobilisé ses chercheurs pour évaluer la faisabilité de la stratégie énergétique 2050, laquelle prévoit la sortie des énergies fossiles et nucléaire pour la confédération d’ici à 2050. Trois années durant, plus de 300 scientifiques suisses ont donc planché sur les potentiels de la rénovation des logements, la transformation des mobilités, les nouvelles technologies de l’énergie. La synthèse de ces 103 projets de recherche a été publiée mardi 14 janvier.

FAISABLe, intéressante, supportable

A la question de savoir si la neutralité carbone est au bout du chemin, la réponse est encourageante. «La sortie des énergies fossiles et du nucléaire d’ici à 2050 est techniquement faisable, économiquement intéressante et socialement supportable», résume le professeur zurichois Hans-Rudolf Schalcher, l’un des responsables du programme.

Après avoir longtemps tergiversé, les décideurs politiques ont engagé le mouvement. En 2017, la loi sur l’énergie a fixé de nouveaux objectifs aux acteurs socio-économiques: baisse de 43% de la consommation d’énergie entre 2000 et 2035, triplement de la production d’électricité d’origine renouvelable (hors hydraulique), affectation d’une partie de la taxe carbone aux programmes de rénovation de l’habitat, réforme fiscale, adoption des normes européennes d’émissions des voitures.

n'attendons pas les technologies de rupture

Techniquement, pas besoin d’atteindre des technologies de rupture pour se lancer. Les chercheurs ont, par exemple, identifié les techniques et les méthodes qui permettraient d’abattre de 60% les émissions carbonées de la logistique urbaine. Rénovation thermique et intégration du photovoltaïque au bâti permettront aux immeubles suisses de réduire sensiblement leur empreinte carbone. Souplesse accrue des réseaux, systèmes de stockage de l’électricité, modernisation des centrales hydroélectriques et déploiement de centrales solaires et éolienne permettront de verdir une électricité déjà décarbonée à 90%.

Renouvelables, le mot est lâché. Si elle séduit dans ses principes (source d’énergie propre, illimité, de moins en moins coûteuse), elle peine à se faire accepter par ses riverains. Bien sûr, la fonte annoncée des glaciers alpins «ouvre de nouvelles possibilités de lacs de retenue, mais leur exploitation nécessite une évaluation approfondie de durabilité», temporisent les chercheurs. Une chose émerge du corpus de conclusions: pas de passage massif aux énergies renouvelables sans une bonne dose d’ingénierie sociale.

La «suissitude»

Et pour motiver les populations, les scientifiques débordent d’idées. Conscients que la Suisse risque de dépendre davantage de l’étranger pour son électricité, les scientifiques appellent les compagnies suisses à investir dans des installations d’énergies renouvelables hors la confédération. «L’acceptation de l’importation d’énergie d’origine renouvelable est nettement meilleure lorsque les installations de production sont détenues par des entreprises suisses.» Ces dernières ont d’ailleurs une certaine habitude en la matière. La centrale nucléaire de Fessenheim a, en partie, été financée par Alpiq, Axpo et les Forces motrices bernoises (BKW). Ce qui a permis aux trois électriciens suisses de soutirer 15% de la production de la centrale alsacienne pendant plus de trois décennies.

Dans la même veine, les scientifiques estiment qu’une éolienne ou une centrale photovoltaïque made in Switzerland aura plus de facilité à s’implanter que des machines siglées EDF, Endesa ou Enel. De l'importance de la «suissitude».

Rien ne se fera non plus sans changer les habitudes du quotidien. Ce qui exige, insistent les scientifiques, une bonne dose de pédagogie. Pas facile, par exemple, d’inciter les ménages à adopter les programmes de lavage les plus économes quand «aucune des personnes sondées ne comprend le concept du bouton «Eco» du lave-linge.» Pas d’acceptation de nouvelles technologies (compteurs communicants) ou de nouvelles contraintes (tri des déchets) sans connaissance et confiance. Ce précepte s’applique aussi à la fiscalité. «L’hostilité vis-à-vis des taxes d’incitation est en partie due au manque de connaissances et de confiance de la population au sujet du fonctionnement de cette mesure.»   

pédagogie contemporaine

Pédagogie, bien sûr, mais pédagogie comment? Là aussi, il faudra innover. D’abord, en laissant s’exprimer des personnes de confiance (les scientifiques sont bien cotés en Suisse!). Lesquels devront probablement utiliser les nouvelles techniques de communication. «Les gens orientent souvent leur comportement en fonction de celui des réseaux sociaux.»

Ce n’est pas tout. S’il entend participer à la prise de décision, le citoyen «décarboné» veut souvent aussi être un acteur de la solution mise en œuvre. Les rapporteurs proposent que l’on facilite l’investissement citoyen en faveur des énergies renouvelables: «la copropriété est un facteur d’acceptation des infrastructures. Elle contribue en outre à accroître la sensibilité aux à la consommation d’énergie.» Le professeur Frédéric Varone, de l’université de Genève, milite d’ailleurs pour la création de coopératives énergétiques, pour susciter «une implication active des citoyens.» Une démocratisation des énergies vertes massivement mise en œuvre en Allemagne, mais qui peine à faire ses preuves en France et en Suisse. 



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