«La mobilité n’est pas perçue comme un objet politique»

Le 02 octobre 2018 par Marine Jobert
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
ajouter à mes dossiersRéagir à cet article
La voiture électrique n'est pas la panacée.
La voiture électrique n'est pas la panacée.

Les émissions du secteur des transports ne cessent de croître et pourraient même augmenter de 60% d’ici 2050 selon l’OCDE, pour devenir, dans un futur proche, le premier émetteur de gaz à effet de serre (GES). Que font les Etats, s’est interrogé le Forum Vies mobiles. Où en sont les politiques publiques? Une équipe internationale (7 chercheurs, 4 langues) est allée dans 14 pays sur 5 continents à la recherche de politiques de transition vers des mobilités décarbonées. Christophe Gay, co-directeur du Forum Vies mobiles, nous décrit les grandes tendances de leurs conclusions.

JDLE – La mobilité est-elle la 5e roue du carrosse en matière climatique?
Christophe Gay –
Effectivement, nous sommes mal partis. Les émissions liées au secteur des transports augmentent toujours. Une des causes que nous avons identifiées, c’est que la mobilité n’est pas perçue comme un objet politique. La transition mobilitaire n’est pas pensée de manière systématique, globale, cohérente, et articulée aux différentes échelles des territoires concernés. Certes, il y a des politiques qui s’intéressent aux mobilités, mais de manière dispersée, et seulement en relation avec d’autres politiques. Dans aucun des pays étudiés n’existe de transition mobilitaire pensée en tant que telle.

JDLE – Pourquoi cette transition mobilitaire est-elle ainsi ignorée mondialement?
Christophe Gay –
C’est une variable d’ajustement fondamentale de nos modes de vie. Et pourtant, elle est appréhendée ‘en silos’, sans faire de lien –ou presque pas– avec les autres activités comme les politiques de santé, d’éducation et de travail. En outre, la mobilité est vue fondamentalement comme un vecteur de la croissance, et parfois même de la croissance verte. Les politiques qui sont aujourd’hui initiées sont donc celles qui privilégient l’innovation technologique, contre la carbonation des mobilités notamment. Soit en s’appuyant sur la voiture électrique, soit en renforçant l’efficacité des carburants. Autre facteur très important: nous sommes dans des régimes sociotechniques très dépendants des modes de déplacement (voiture, avion, etc.), mais aussi des industries, des infrastructures, des services (garages, hôtels) et de l’industrie pétrolière qui vont avec. A cela s’ajoutent la fiscalité et les pratiques sociales qui en sont nées et ont fabriqué nos façons d’organiser nos activités spatialement dispersées. On est pris dans ce système-là. Or ce système sociotechnique conditionne notre manière d’imaginer le futur, que nous envisageons à l’aune des solutions du passé. En l’occurrence, améliorer le système de la voiture, son efficacité énergétique, mais sans penser à le remettre totalement en cause.

JDLE – La voiture électrique ou la voiture autonome ne constituent donc pas une solution souhaitable, selon vous, pour contrer l’augmentation des émissions de CO2 dans les transports de personnes?
Christophe Gay –
On ne peut pas s’en remettre à l’innovation technologique.
D’abord parce qu’il n’est pas sûr qu’elle apporte par elle-même des solutions parfaites, en particulier du fait des problématiques autour du véhicule électrique (production de l’énergie, métaux rares, recyclage, délocalisation de la pollution). Même la croissance des mobilités vertes doit être questionnée, ne serait-ce que parce que leur bilan est insuffisant pour lutter contre l’augmentation de la quantité de CO2 relâché dans l’atmosphère.
D’autre part parce qu’il faut poser la question de la place et du rôle des déplacements dans nos sociétés. Or on constate que les politiques menées tendent, à une écrasante majorité, à l’amélioration de l’existant –typiquement, le véhicule électrique–, et de façon minoritaire, au transfert modal (comme les bus à haut niveau de service). Marginalement, des politiques se penchent sur l’évitement des déplacements. Il nous semble pourtant qu’il faut sortir de cette course à la croissance des mobilités, toujours perçue comme positive pour la croissance économique. Un enjeu de taille: remettre en cause la survalorisation de l’injonction à la mobilité. Aujourd’hui, chez Pole Emploi, au bout de 6 mois de recherche d’emploi infructueux, on estime que le refus d’une offre n’est pas légitime pour des raisons de mobilité si le temps de transport aller-retour est inférieur ou égale à 2 heures par jour, ou si la distance est inférieure ou égale à 60 km/jour. Soit des valeurs deux fois plus élevées que la moyenne nationale en termes de durée et près de trois fois plus pour la distance (tous motifs confondus).

JDLE – Vous observez aussi que les principales mesures aujourd’hui mises en œuvre pour réduire les déplacements favorisent les plus aisés.
Christophe Gay -
Il existe un risque considérable d’une transition mobilitaire inégalitaire. Car les outils proposés par les Etats (taxe carbone, péages urbains, subventions à la voiture électrique) ne touchent pas nécessairement ceux qui polluent le plus, et sont utilisés sans proportionnalité des revenus. Avec des effets pervers, comme le soutien à la voiture électrique porté par la Norvège, par le biais d’un crédit d’impôt. Les plus riches en ont bénéficié sans même que l’effet initialement recherché soit atteint, puisque cela aboutit à ce que ces ménages augmentent leur parc, sans pour autant abandonner la voiture à pétrole.

JDLE – La notion que vous évoquez en filigrane, finalement, c’est celle de l’indispensable décroissance de nos déplacements…
Christophe Gay -
Oui, il faut remettre en cause la représentation systématiquement positive, voire normative, de l’obligation de se déplacer. Certes la mobilité est un droit et une liberté formidables, qui nous permet d’organiser autrement nos vies sur les territoires. Mais il y a aussi une tendance à faire des déplacements la variable d’ajustement de toutes les autres activités. On organise les activités sur le territoire indépendamment des déplacements qu’elles produisent et c’est aux infrastructures de s’adapter pour permettre aux gens, dans leur vie déjà bien denses, de aller travailler, voir leurs amis, consommer, etc.… Il faut réfléchir à la place des déplacements dans la société, et donc remettre en cause les déplacements inutiles, les déplacements subis et valoriser les déplacements où l’on bouge plus physiquement et qui se déploient plus à proximité.



Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus