La méthanisation agricole: une entreprise industrielle

Le 06 avril 2018 par Valéry Laramée de Tannenberg, envoyé spécial
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L'installation de Senlis produit 10.000 tonnes de digestat par an.
L'installation de Senlis produit 10.000 tonnes de digestat par an.
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À quelques encablures de Senlis (60), quatre agriculteurs viennent de mettre en service un méthaniseur. Le début d’une industrialisation renouvelable.

 

Pierre-Henri Roland est contaminé. Malgré son look de gentleman farmer, cet agriculteur picard peine à masquer sa joie de faire visiter son dernier joujou: un méthaniseur agricole. Cachée derrière une haie d’arbres et des murs végétalisés, l’installation paie de mine. Faisant face aux imposants stockages de résidus de culture ou d’ensilage, un bâtiment en tôles claires abrite le mixer géant où sont malaxées des tonnes de matières premières qui iront nourrir les méthaniseurs. Placés derrière, les deux bioréacteurs sont à moitié enterrés, tant pour des questions de sûreté que d’esthétique.

«Le projet a débuté il y a 5 ans et demi», raconte le céréalier de Barbery. Avec trois voisins, il s’interroge sur les possibilités offertes aux agriculteurs pour accroître leurs revenus. La méthanisation tombe sous le sens. «D’un seul coup, nous pouvions faire de nouvelles récoltes à l’intersaison, réduire l’érosion du sol, produire une énergie renouvelable valorisable et diminuer sensiblement notre utilisation de fertilisants», résume Benoît Levasseur, l’un des associés.

Mauvaises odeurs?

L’idée peine à séduire, au début. «Des habitants de Senlis, pourtant situés à quelques kilomètres, craignaient les mauvaises odeurs. Il a fallu faire œuvre de pédagogie», souligne Pierre-Henri Roland. Et pas seulement auprès des riverains. «A l’époque, l’Ademe ne voulait pas entendre parler de culture intermédiaire à vocation énergétique [Cive, ndlr], ce seigle d’hiver ou ce maïs d’été que l’on cultive entre les cultures habituelles pour nourrir le méthaniseur. Résultat: pas de subventions.»

Pour financer les 6 millions d’euros du coût de l’installation, les 4 associés de la SAS Valois Energie mettent la main à la poche, décrochent 700.000 € d’aides européennes (fonds Feader[1]) et convainquent les banques de prêter 80% du montant de l’investissement. En contrepartie, les paysans mettent leurs 1.000 hectares de terres en garantie. Au premier coup de pelleteuse, le plus dur semble fait. Erreur. «En fait, nos Cive représentent 20% des apports nécessaires aux méthaniseurs», souligne Pierre-Henri Roland.

Vieux oignons

Pour sécuriser leurs approvisionnements, les associés disposent d’un an de stock de matières premières: vieux oignons refusés par une usine agro-alimentaire toute proche, drèches de blé, pulpes de betteraves issues de la fabrication du sucre. Ils sont aussi perpétuellement à l’affut de nouveaux gisements. «Et avec le développement de la méthanisation, tous ces rebuts que l’on obtenait gratuitement ont pris de la valeur, il faut donc être très vigilant», explique Benoît Levasseur. Et très rapide.

Une fois l’affaire conclue, les exploitants des méthaniseurs doivent monter en quelques heures une noria de tracteurs et de camions pour récupérer le futur carburant de la machine à biogaz. Une façon de nouer des partenariats avec les paysans des alentours. Ce n’est pas la seule. «A l’issue du processus de méthanisation, nous produisons environ 10.000 tonnes de digestat, excellent fertilisant naturel, riche en matières organiques, en azote, en phosphore et en eau», indique Benoît Levasseur. Celui-ci est partagé entre les exploitants et leurs voisins. Tous ont ainsi réduit à presque rien leurs achats de fertilisants chimiques: «Un poste qui peut représenter jusqu’au tiers des dépenses d’une exploitation agricole», précise Benoît Levasseur.

200 m3/h de biométhane

Mis en service à la fin du mois d’août dernier, les deux méthaniseurs tournent à plein régime et injectent 200 mètres cubes de biométhane par heure dans le réseau de GRDF, lesquels sont achetés par Engie. Rentable l’opération? On peut le penser. «On a retrouvé notre niveau d’activité d’il y a trois ans», élude Pierre-Henri Roland. Mais ça n’est qu’un début. Les céréaliers sont prêts à participer à l’installation d’une conduite de gaz entre Senlis et Chantilly (10 kilomètres) pour accroître la capacité des gazoducs locaux à absorber un surplus de production.

Avant de lancer la construction de nouveaux méthaniseurs, les agriculteurs veulent trouver des acheteurs. Paradoxalement, c’est la capitale qui pourrait les aider. A quelques centaines de mètres des digesteurs, Amazon construit un vaste entrepôt, future base logistique pour desservir la clientèle parisienne du géant de la distribution. «Et avec l’interdiction prochaine du gazole à Paris, Amazon aimerait bien alimenter ses camions avec du bio-GNV», s’amuse Pierre-Henri Roland. Les discussions sont bien avancées. Bientôt les premiers coups de pioche pour la station-service?



[1] Feader: Fonds européen agricole pour le développement rural

 



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