«La gratuité détourne du vrai problème: il y a trop de voitures en ville»

Le 05 septembre 2018 par Marine Jobert
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Jean Sivaridière, vice-président de la Fnaut.
Jean Sivaridière, vice-président de la Fnaut.
@Fabrice Michel

Tout le monde ne partage pas l'enthousiasme des Dunkerquois qui célèbrent la récente gratuité de leurs transports publics.  Vice-président de la Fédération nationale des associations d'usagers des transports (FNAUT), Jean Sivardière critique ce choix politique. Et s'en explique dans le JDLE.


JDLE - A l’heure où la gratuité des transports annoncée par la ville de Dunkerque semble susciter une vague d’enthousiasme, alors que Paris a lancé une étude pour envisager de l’appliquer à son propre réseau urbain, la Fnaut qualifie cette gratuité de solution dangereuse, voire démagogique.

Jean Sivardière - Notre position sur la gratuité surprend les interlocuteurs, car on attend d’une association de consommateurs qu’elle réclame des tarifs aussi bas que possible, voire même la gratuité. Certes, la fréquentation augmente, les frais de billetterie (entre 5 et 7% des recettes commerciales) disparaissent, il n’y a plus de conflit avec les contrôleurs; ce sont les effets à court terme. Or nous estimons que la mesure est dangereuse à moyen terme pour les usagers et les transports publics.


JDLE – Vos inquiétudes portent sur l’avenir des investissements et de l’offre de transport…

Jean Sivardière -  La gratuité prive les collectivités des ressources nécessaires pour investir et renforcer l’offre. Le maire de Dunkerque fait valoir qu’il a abandonné le projet d’une Arena [6 à 7 millions d’euros par an] et ainsi, dégager les fonds nécessaires à la gratuité. Mais un projet comme celui-là, on y renonce une fois. Qu’est-ce qui va se passer dans 5 ans? Patrice Vergriete a admis qu’il financerait plutôt un bus à haut niveau de service (BHNS) au lieu d’un tram. Le premier augmente la fréquentation de 30 à 50% par rapport à un bus banalisé, le second la double, au minimum. Pour financer la gratuité, qui coûte cher, on sacrifie donc les investissements.

Même chose à Aubagne, où le Val’Tram (un tram-train sur une ex-voie ferrée) a été abandonné pour des raisons, entre autres, financières. A Niort, c’est le BHNS lui-même qui a été abandonné. Dans des villes comme Toulouse et Pau, où on avait promis la gratuité, aux jeunes notamment, la promesse n’a pu être tenue, faute d’argent. D’autre part, les élus ne se posent jamais la question des conséquences qu’a, pour les entreprises, l’augmentation inéluctable du versement transport en cas de gratuité. Le Medef, très hostile au versement transport, pourrait faire valoir que, comme les usagers ne paient plus, les entreprises pourraient s’en affranchir ou au moins le diminuer. Cela remettrait en cause le financement des transports urbains dans toutes les villes de France!


JDLE – Les arguments de désenclavement, de pouvoir d’achat, d’amélioration de la qualité de l’air, de changement des habitudes, sont tout de même percutants.

Jean Sivardière – Certes, mais chacun de ces arguments peut être déconstruit en observant ce qui se passe sur le terrain. Les promoteurs de la gratuité font valoir qu’il vaut mieux des bus gratuits et pleins que des bus payants à moitié vides. C’est vrai que la gratuité favorise le remplissage des bus, mais il ne faut pas se faire trop d’illusions, car la fréquentation de départ est marginale. Même si elle triple, ça ne change pas grand-chose.

A Aubagne, la fréquentation est aujourd’hui inférieure à la moyenne nationale si on l’évalue en nombre de voyages par an et par habitant. A l’inverse, à Lyon, où la fréquentation est la plus élevée de France (hors Ile-de-France), les tarifs sont les plus élevés du pays (et la qualité de service y est excellente). La gratuité n’est pas une condition nécessaire pour remplir les transports publics: c’est la qualité qu’il faut améliorer pour que les citadins les utilisent.

Ensuite, on entend souvent que la gratuité garantira le droit au transport des captifs et augmentera leur pouvoir d’achat. C’est vrai. Mais on peut atteindre le même résultat en instaurant une tarification solidaire, comme ça se fait à Strasbourg, en se basant sur le quotient familial. Cela peut aller jusqu’à la gratuité, mais il n’est pas besoin de recourir à la gratuité généralisée pour assurer le droit au transport.

Il se dit aussi que la gratuité attirera les automobilistes, d’où une diminution de la congestion, de la pollution de l’air… Dans la pratique, les piétons et les cyclistes utilisent davantage les transports en commun, ce qui constitue d’ailleurs un report modal qui présente peu d’intérêt, notamment pour la santé! Mais l’expérience montre surtout que la gratuité n’attire pas les automobilistes, ou à la marge. Ce qui les attirera vraiment, eux qui dépensent environ trois fois plus pour leur auto que ce qu’ils dépenseraient pour payer un transport public, c’est une amélioration de la qualité de service.


Enfin, la gratuité serait un moyen de redynamiser le centre-ville et ses commerces… Comme la gratuité attire peu d’automobilistes, la situation ne sera pas fondamentalement modifiée en centre-ville, puisque ce sont les  piétons et les cyclistes qui en sont les meilleurs clients. Juguler l’implantation des grandes surfaces en périphérie serait bien plus efficace.


JDLE – A vous écouter, la gratuité des transports en commun serait donc un parti-pris essentiellement idéologique?


Jean Sivardière -  Les responsables politiques qui réclament la gratuité en font un problème idéologique, alors que cela ne correspond pas du tout à la demande sociale. A Aubagne, le slogan de la municipalité était ‘liberté, égalité, gratuité’!

Anne Hidalgo, à Paris, a annoncé que la gratuité serait ‘la’ solution, et c’est seulement après qu’elle a lancé une étude sur la faisabilité de la mesure. C’est bien la preuve que c’est de la démagogie! Cela coûterait 3 Md€ par an. Où voulez-vous les trouver? On peut arrêter d’investir, mais ça n’est pas la solution. Ce qui mécontente les gens, c’est la mauvaise qualité de service liée à un sous-investissement dans les transports depuis des années. Les usagers ne réclament pas la gratuité, ils veulent de la vitesse, de la régularité et du confort.


Finalement, la gratuité détourne l’attention du vrai problème: il y a trop de voitures en ville et pour lutter contre, il faut prendre des mesures impopulaires. A savoir arrêter de construire des parkings dans le centre-ville, augmenter le prix de l’essence, etc. La gratuité est la solution de facilité. C’est démagogique car cela masque la réalité de l’effort à faire.


 



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