La France s’essaie à l’écologie industrielle

Le 29 août 2008 par Victor Roux-Goeken
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
Kalundborg
Kalundborg

Conçue depuis presque 20 ans, elle a eu peu de succès en France jusqu’ici. L’écologie industrielle est l’autre oxymore-phare du moment: à l’instar du «développement durable», elle gagne du terrain, mais son avenir reste incertain.

Kalundborg (Danemark) fait rêver les spécialistes d'écologie industrielle. Située à 50 kilomètres à l'ouest de Copenhague, cette ville portuaire constitue l'exemple le plus abouti d'écologie industrielle au monde. L'écologie industrielle est friande du champ lexical des sciences de l'environnement. Kalundborg a donc «constitué son ‘écosystème' autour de 5 acteurs majeurs», raconte Cyril Adoue, premier docteur français en écologie industrielle et directeur de la société Systèmes durables, qui conseille les entreprises en la matière.

La raffinerie Statoil pompe l'eau dont elle a besoin dans le lac voisin Tisso. Portée à haute température au cours du processus de production, l'eau alimente la centrale thermique à charbon Asnaes voisine. Celle-ci fournit en cendres la société Gyproc, qui fabrique du ciment et du Placoplatre®. Les boues et résidus de levures de l'entreprise pharmaceutique Novo Nordisk, qui reçoit la vapeur de la centrale, servent de fertilisants aux agriculteurs locaux. La ville de Kalundborg donne ses boues à Bioteknisk Jordrens, entreprise de dépollution des sols… Le tout est échangé à grand renfort de canalisations. «Chaque année, trois millions de tonnes de vapeur d'eau et de matières sont échangées, continue Cyril Adoue. Cela permet des gains annuels supérieurs à 15 millions de dollars (10 millions d'euros), et une nette amélioration des performances environnementales.»

Consommation des ressources, émissions de gaz à effet de serre et de polluants sont en baisse. Ces échanges d'énergie et de matières satisfont au leitmotiv de l'écologie industrielle, qui veut que les déchets des uns deviennent les ressources des autres. Le concept est théorisé par une tribune de deux salariés de General Motors, publiée dans la revue Scientific American en 1989. L'écologie industrielle est le summum de l'efficacité environnementale. «On peut considérer que c'est la troisième étape d'une approche qui consiste d'abord à limiter ses déchets, puis faire de l'éco-conception (1) et enfin voir les interactions possibles avec ses voisins: mutualisation de certains services, optimisation des flux, etc.», résume Paul Schalchi, chargé de mission Ecologie industrielle au sein de l'association Orée (2).

Les projets ou réalisations sont légion en Chine, Corée du Sud, Suède, Royaume-Uni. «L'atteinte des limites environnementales explique le lancement de tels projets, estime Benoît Duret, expert en écologie industrielle et créateur de Mydiane, une société qui conseille les territoires en la matière. La majeure partie des projets ont été lancés pour répondre à des situations de crise», environnementale mais aussi économique. «Ce fut le cas dans la région de Boston (Etats-Unis), lorsque plusieurs entreprises manufacturières ont massivement quitté le territoire et qu'il fallut créer de nouvelles activités non délocalisables.»

En France, 7 territoires s'essaient à l'écologie industrielle, la plupart dans des parcs industriels. «La zone industrielle des Deux-Synthe à Dunkerque (Nord) mène l'expérience la plus aboutie, explique Nicolas Mat, de l'association Auxilia. Viennent ensuite des territoires en requalification: à Marne-et-Gondoire (Seine-et-Marne), 3 zones dans l'Aube (3), et le parc industriel Rhône Vallée du Pouzin (Ardèche), encore une zone vierge à l'heure actuelle».

Deux programmes de recherche lancés par l'Agence nationale de la recherche (ANR) visent à développer ce concept en France. L'atelier de réflexion prospective en écologie industrielle (Arpège) doit faire sortir, depuis février 2007, des axes de développement de l'écologie industrielle en sciences environnementales, mais aussi dans l'analyse réglementaire notamment dans le domaine des déchets. Le projet Comethe (4), démarré en 2008, a pour vocation de développer des outils méthodologiques et de diagnostic en matière de réglementation (surtout pour les déchets), d'information géographique… Il concerne les 7 territoires.

Pour Benoît Duret, spécialisé dans la question depuis 10 ans –il a contribué à lancer le projet Comethe–, un bon projet d'écologie industrielle doit se faire à l'échelle d'un territoire. «On fait de l'écologie industrielle quand on essaie d'avoir une approche systémique, globale, intégrée à l'échelle du territoire. Une entreprise optimisant ses entrées et sorties de matières, qui fait des économies d'énergie, fait en réalité de l'éco-efficacité. Mais elle sera difficilement légitime pour territorialiser son projet.» Cet expert en écologie industrielle oppose deux visions. L'approche classique, qui «coûte très cher», consiste à faire au préalable une «étude de métabolisme» d'une entreprise ou d'un territoire et à trouver les flux de matières pouvant être optimisés. Une deuxième approche se limite à «une analyse légère du territoire, via un élu, un responsable de structure d'insertion. Cela permet d'améliorer ou de créer rapidement une chaîne de valeurs économique, et d'y agréger d'autres acteurs. Mieux vaut commencer rapidement par une action, car les acteurs s'essoufflent vite.»

Par ailleurs, bon nombre d'entreprises rechignent à s'engager dans une démarche d'écologie industrielle, qui implique de donner des chiffres sur la production, parfois à des entreprises concurrentes… Reste aussi la question du bilan environnemental de l'écologie industrielle, creusée par le projet Comethe. Tant mieux si les flux d'échange d'énergie et de matières sont optimisés, des services mutualisés… à condition de ne pas recourir à de nombreux transports qui plomberaient le bilan carbone. Attention aussi aux usages de certains déchets: «Reproduire un système tel que le recours aux farines animales pour l'alimentation du bétail est le meilleur moyen de tuer l'écologie industrielle», conclut Benoît Duret.



(1) Voir l'article du JDLE «L'Ademe vante les mérites de l'éco-conception»

(2) Orée a publié, en avril 2008, un guide intitulé «Mettre en oeuvre une démarche d'écologie industrielle sur un parc d'activités». Une présentation est disponible sur son site.

(3) L'université de technologie de Troyes (UTT) dans l'Aube est «la maison par laquelle l'écologie industrielle est entrée en France», selon Cyril Adoue. L'Aube dispose d'ailleurs d'un Club d'écologie industrielle

(4) Conception d'outils méthodologiques et d'évaluation pour l'écologie industrielle



A suivre dans l'actualité :

Sites du groupe

Le blog de Red-on-line HSE Compliance HSE Vigilance HSE Monitor

Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus