La France n'est pas prête à s'adapter au changement climatique

Le 16 mai 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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L'agriculture est l'un des secteurs qui sera le plus touché par le réchauffement.
L'agriculture est l'un des secteurs qui sera le plus touché par le réchauffement.
VLDT

 

Dans un rapport adopté à l’unanimité ce jeudi 16 mai, le Sénat fustige l’incapacité de l’Etat, des territoires et des acteurs économiques à s’adapter aux conséquences du réchauffement.

 

Sur le papier, tout va bien. La France a signé et ratifié l’Accord de Paris. Non sans mal, elle met à jour sa stratégie nationale bas carbone. Et met en cohérence sa politique énergétique. Dans la réalité, ce n’est pas très folichon. Certes, le gouvernement peut se féliciter d’avoir vu baisser de 3,5% les émissions tricolores de CO2 entre 2017 et 2018. Mais ce succès intervient après deux années consécutives de hausse de nos rejets carbonés. Or l’atteinte de nos objectifs climatiques nous oblige à abattre nos émissions de gaz à effet de serre (GES) de 3 à 4% l’an. Nous en sommes loin.

Quel réchauffement pour demain?

+1,5°C, ou +2°C? ‘L’efficacité’ des politiques climatiques de la communauté internationale n’étant pas encore déterminée, il est prématuré d’évaluer le réchauffement que nous connaitrons vers le milieu du siècle. Une chose est certaine, en revanche, nous n’y échapperons pas. Sommes-nous prêts à y faire face? Le Sénat en doute.

Ce jeudi 16 mai, la délégation à la prospective de la Haute chambre publie un rapport d’information sur l’adaptation de la France aux changements climatiques à l’horizon 2050. Co-signée par Ronan Dantec et Jean-Yves Roux, l’étude est inquiétante.

La méditerranéisation de la France

Car le réchauffement ne s’est pas arrêté à l’issue de la COP 21. «Aujourd’hui, la France est à 15% méditerranéenne; elle le sera à 50% d’ici la fin du siècle. Le niveau de la mer s’élève et avec lui le risque de submersion permanente ou accidentelle de certaines zones littorales. Le régime des précipitations évolue lui aussi, avec des effets perturbants sur les cultures. Les glaciers fondent, la neige se fait moins abondante, particulièrement en moyenne montagne. L’évapotranspiration s’accroît, accentuant les pressions sur les ressources hydriques disponibles et menaçant aussi bien les activités économiques que la biodiversité et les milieux aquatiques», résument les deux élus RDSE.

Un monde structuré

Partant du postulat optimiste que le monde tel que nous le connaissons ne sera pas disloqué par «ce choc climatique inévitable», les conséquences de nos choix passés et actuels continueront de se faire sentir. Dans les 30 prochaines années, l’élévation des températures devrait se poursuivre, de 0,6°C à 1,3°C sur l’ensemble de l’Hexagone, avec des pointes plus élevées dans le Sud-est.

Cette montée du thermomètre s’accompagnera d’une augmentation du nombre de journées chaudes, d’un accroissement de la fréquence, de la durée et de l’intensité des vagues de chaleur, de la baisse toujours plus forte de l’enneigement en montagne, du recul des glaciers. Un portrait qu’avait déjà esquissé pour la Nouvelle-Aquitaine une équipe de climatologues dirigée par Hervé Le Treut.

Généralisation du risque incendie

Pareilles transformations auront des conséquences pour l’ensemble de la société. On le sait depuis la canicule de 2003, les vagues de chaleur tuent. Et le réchauffement favorise la propagation des maladies vectorielles, comme la dengue ou le chikungunya. Agriculteurs, exploitants de centrales électriques ou producteurs d’eau potable devront faire face à des épisodes de sècheresse des sols inédits par leur ampleur et leur durée, à une «baisse significative» de la recharge des nappes phréatiques et à une diminution du débit des cours d’eau.

Cantonné au sud de la Loire, le risque de feux de forêts s’étendra à l’ensemble du territoire métropolitain et s’accroîtra dans les régions méditerranéennes. La montée du niveau de la mer et le recul du trait de côte aggraveront les phénomènes de submersions des zones basses, urbanisées ou non. «Le coût cumulé direct des sinistres climatiques en métropole devrait augmenter de plus de 90% d’ici 2040, passant de 48 milliards d’euros sur la période 1988-2013 (soit une moyenne annuelle de 1,8 Md€) à 92 Md€ sur la période 2014-2039, soit une moyenne de 3,7 Md€ par an

Des acteurs tétanisés

Cher, mais sans doute acceptable par les compagnies d’assurance opérant en métropole. Outre-mer, les difficultés à relever les îles de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy, deux ans après le passage du cyclone Irma, interrogent sur la capacité du système assurantiel à résister à l’augmentation annoncée des risques climatiques en milieu tropical.

«Il y a un véritable paradoxe, souligne Ronan Dantec. D’un côté, l’incertitude sur l’évolution du climat et ses effets attendus a beaucoup diminué. De l’autre, l’état des consciences est très disparate.»

Si les grands corps de l’Etat semblent avoir intégré la dimension climatique dans leurs scénarios, élus, professionnels, fonctionnaires, tous les acteurs de la société qui vont devoir gérer ce nouveau monde semblent tétanisés. «Ils sont bien conscients de la transformation en cours, mais ne savent pas quoi faire», poursuit le sénateur nantais.

Tourisme, agriculture et électricité

Tourisme, agriculture et production d’électricité figurent parmi les secteurs économiques les plus menacés. «Les professionnels du tourisme, qui tablent sur une croissance de la fréquentation de notre pays, n’imaginent pas des stations de sport d’hiver de moyenne montagne sans neige, des villes balnéaires menacées par la montée du niveau de la mer, ni les effets sur les touristes de longues vagues de chaleur comparables à la canicule de 2003», détaille Ronan Dantec.

Ces sécheresses nuiront à la productivité de cultures. Elles dégraderont la qualité nutritive de nombreuses plantes cultivées (céréales notamment) et feront chuter la qualité des semences de colza, de blé et de pois. Plus chaud et plus sec, le climat réduira la productivité des vignes et la qualité du vin dans de nombreuses régions, à commencer par l’Occitanie. Une région où l’on doit désormais irriguer vignes et blé dur, ce qui n’était le cas il y a 30 ans.

Faute de pâturage et de fourrage, l’élevage pourrait payer un lourd tribut au réchauffement, comme cela été le cas en 2018. Incapables de nourrir leurs bêtes, nombre d’éleveurs ont dû les faire abattre. Cet afflux inattendu de viande bovine a fait chuter les cours.

Thermiques, nucléaires ou hydroélectriques, les centrales électriques ont besoin d’eau, de beaucoup d’eau. Prolongés, les déficits hydriques diminueront la sécurité d’approvisionnement en électricité, notamment en période estivale.

Relief médiatique et politique

En un mot comme en 100: «La France n’est pas en ordre de bataille pour s’adapter aux effets du réchauffement», se lamente Ronan Dantec. Inverser cette tendance est possible, estime le sénateur écolo, à condition de s’y investir pleinement. En commençant par verser au débat public la question de l’adaptation. Donner plus de relief, médiatique et politique, au sujet facilitera la mise en musique du plan national d’adaptation au changement climatique (Pnacc) et sa surveillance par le Parlement.

Cohérence des politiques publiques

Les sénateurs appellent aussi à plus de cohérence entre les différentes politiques publiques. «Trop longtemps, on s’est focalisé sur la réduction des émissions de GES. Or il faut agir à la fois sur l’atténuation et l’adaptation», estime le président du conseil d’orientation de l’observatoire national des effets du réchauffement climatique. Pas facile, par exemple, de réduire l’empreinte carbone des transports en augmentant le linéaire autoroutier.

Impossible aussi de piloter une politique, à l’évidence multisectorielle, en laissant en roue libre chaque ministère, chaque institution. Ne pas hésiter non plus à bousculer les habitudes. «Agriculteurs, aménageurs, élus locaux ont besoin de données climatiques précises et locales. Nous devons les mettre à leur disposition, ce qui nuira à l’évidence au modèle économique actuel de Météo France.»

Une affaire de terrain

Faire descendre l’adaptation au niveau du terrain, c’est aussi faciliter la réflexion et la planification des régions, des départements et des intercommunalités. Raison pour laquelle les sénateurs plaident pour un soutien financier et technique de l’Etat à la réalisation du volet adaptation des plans Climat Air Energie territoriaux (PCAET).

L’adaptation des villes et des territoires au futur climatique impose une révision des pratiques des secteurs du bâtiment et de l’urbanisme. Il s’agit de savoir construire des villes résilientes aux vagues de chaleur, aux inondations. Ce sera plus facile en respectant les prochaines normes de construction, de végétalisation ou de production d’électricité, de chaleur et de froid (climatisation).

Pour faire face à la multiplication des dommages et à l’accroissement de la vulnérabilité de nombreuses activités (agriculture, par exemple), l’économie de l’assurance devra aussi être réformée. Ce secteur est fortement régulé par la législation européenne. Elle seule peut inciter Allianz et consorts à adapter sa voilure. Un sujet majeur qu’aucun candidat à l’élection européenne n’a encore évoqué.



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