La fièvre de Crimée-Congo déjà implantée en Corse?

Le 27 avril 2020 par Romain Loury
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
ajouter à mes dossiersRéagir à cet article
La tique Hyalomma marginatum, vecteur de la fièvre de Crimée-Congo
La tique Hyalomma marginatum, vecteur de la fièvre de Crimée-Congo

Publiée par les Centres de prévention et de contrôle des maladies (CDC) américains, une étude française suggère une circulation du virus responsable de la fièvre hémorragique de Crimée-Congo (FHCC) dans les élevages corses. Problème: aucun cas humain n’a été observé en Corse, et aucune tique analysée à ce jour ne semble porteuse.

Causée par le virus CCHFV, la FHCC, mortelle dans 5% à 30% des cas humains, est endémique en Afrique, dans les Balkans, au Moyen-Orient et en Asie. Elle se contracte soit par morsure de tiques, principalement Hyalomma marginatum, soit par contact avec du sang ou des tissus d’animaux infectés, voire par transmission interhumaine via les sécrétions corporelles. Elle tire son nom de la région où le premier foyer a été observé en 1944 (la Crimée) et du pays où le virus a été isolé en 1956 (le Congo).

Si la Turquie est lourdement touchée (9.800 cas entre 2002 et 2015, dont 4,8% de mortels), la Bulgarie voisine comptait quant à elle sept cas en 2018, selon le dernier bilan annuel disponible du Centre européen de contrôle et de prévention des maladies (ECDC). A l’exception d’un cas grec en 2018, près de la frontière bulgare, la Bulgarie constituait ainsi le seul pays de l’UE touché. Du moins jusqu’en 2016, lorsque deux cas sont survenus en Espagne, dont un mortel, puis un troisième (mortel) en juillet 2018, ce qui en fait les premiers acquis localement en Europe de l’ouest.

En France, le vecteur, mais sans le virus

Quant à la France, tout semble en place pour que le virus s’y installe également: la tique Hyalomma marginatum abonde en Corse, et se répand dans le sud de la France continentale, dans les départements du littoral méditerranéen et l'arrière-pays. A ce jour, aucun des arachnides analysés en France ne s’est révélé porteur du virus. En Espagne, le virus avait été isolé en 2010 sur des tiques présentes sur des cerfs. Toutefois, l’arrivée d’oiseaux migrateurs en provenance d’Afrique, hébergeant peut-être des tiques porteuses du virus, fait planer le risque d’introduction.

Publiée dans la revue Emerging Infectious Diseases des CDC américains, une étude française suggère que le virus serait déjà présent en Corse. Les auteurs[i] ont recherché la présence d’anticorps dirigés contre le CCHFV dans 3.890 animaux d’élevage corses entre 2014 et 2016, par la technique ELISA: 13,3% des bovins, 3,1% des chèvres et 2,5% des moutons étaient séropositifs, indiquant qu’ils pourraient avoir été exposés au virus –le plus souvent asymptomatique chez les animaux. Le nord-ouest de l’île, ainsi que son extrême sud, sont les plus touchés.

Face à cette circulation, comment expliquer qu’aucun cas de FHCC n’ait été observé chez l’homme, ni qu’aucune tique testée en Corse à ce jour ne soit porteuse du virus? Mystère. Face à l’absence de cas humain, les auteurs avancent la possibilité que le virus circulant en Corse serait certes génétiquement proche de celui présent dans d’autres pays, mais moins virulent.

«Il se pourrait qu’il s’agisse d’un virus CCHF-like suffisamment proche du CCHFV pour engendrer une réponse immunitaire spécifique, mais n’ayant pas de conséquence en termes de santé publique», indique Laurence Vial, chercheuse à l’unité mixte de recherche ASTRE (Montpellier) et ayant supervisé l’étude. Si la recherche du virus se poursuit parmi les H. marginatum implantées en Corse, elle est actuellement interrompue en raison du confinement, ajoute son cosignataire Renaud Lancelot (UMR ASTRE), qui déplore«une saison perdue» alors que les tiques abondent principalement «en fin de printemps et début d’été».

Des sérologies «peu fiables», selon le directeur du CNR

Contacté par le JDLE, Sylvain Baize, qui dirige le Centre national de référence (CNR) des fièvres hémorragiques virales, se montre très sceptique sur l’étude –à laquelle le CNR n’a pas été associé-, car elle est «basée uniquement sur des sérologies, qui ne sont pas toujours extrêmement fiables». Si les tests ELISA révèlent un taux élevé de positivité, les tests de séroneutralisation[ii] s’avèrent selon lui bien peu convaincants.

Selon Sylvain Baize, «on ne peut pas conclure à partir de ce genre d’étude: il y a potentiellement un risque, mais rien n’est confirmé». La seule preuve d’une circulation virale proviendrait de l’isolement du virus à partir de tiques présentes en Corse –toutes celles testées à ce jour sont négatives. Autre hypothèse selon le directeur du CNR, une circulation virale a pu avoir lieu lors de la conduite de l’étude, suite à l’arrivée ponctuelle de tiques infectées, avant de se dissiper.

Selon Laurence Vial, les tests de séroneutralisation démontrent au contraire la spécificité des anticorps contre le CCHFV ou un CCHFV-like –les sérums sont d’ailleurs inactifs contre deux virus proches. De plus, les tests ont été menés au laboratoire national de référence de l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) pour la fièvre de Crimée-Congo, au sein du laboratoire P4 de Lyon:«nous sommes assurés que ces résultats sont valides», indique-t-elle au JDLE.

Un évènement ponctuel peu crédible, selon les auteurs

Quant à la possibilité d’une circulation ponctuelle du virus, évoquée par Sylvain Baize, l’équipe montpelliéraine y«croit peu vu l’étendue spatiale des animaux trouvés séropositifs en 2014-2016 et les taux de séroprévalence observés», indique Laurence Vial.

Alors que l’enquête sérologique se poursuit dans les élevages corses, les chercheurs prévoient de l’étendre au sud de la France continentale.S’il n’existe pas de preuves que d’autres espèces de tiques puissent transmettre la maladie, sa large distribution mondiale suggère que le genre Hyalomma n’est peut-être pas le seul impliqué, explique Renaud Lancelot. En France, la limite nord du territoire occupé par Hyalomma marginatum, retrouvée jusqu'en Ardèche, n’a pas encore été définie.

Si la circulation du virus était confirmée en Corse, le principal risque sanitaire concernerait les éleveurs, exposés aux tiques, ainsi que les chasseurs fréquentant les zones de maquis. Quant au risque alimentaire, il semble a priori nul: aucun cas de transmission par voie alimentaire n’a jamais été observé, rappelle Sylvain Baize. Contactée par le JDLE, la direction générale de l’alimentation (DGAL), qui a publié en février 2019 une note de service évoquant ces résultats, n’a pu donner suite.



[i] Les auteurs de l’étude sont affiliés à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). L’UMR ASTRE (Animal Santé Territoires Risques et Ecosystèmes) est affiliée au Cirad), à l’Inrae et l’université de Montpellier.

[ii] Les tests de séroneutralisation consistent à tester l’inhibition du virus en présence du sérum positif au test l’ELISA, plus ou moins dilué.