La face cachée du Nail Art

Le 22 novembre 2017 par Marine Jobert
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Le nail art, une profession à risque.
Le nail art, une profession à risque.
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Métier: prothésiste ongulaire. Signe particulier: travaille au milieu de 696 substances chimiques. L’Anses a passé au crible les conditions d’exercice de cette profession essentiellement féminine, où se multiplient les pathologies dermatologiques et respiratoires. Sans que la réglementation leur prête trop d’égards.

Le dos courbé, le nez à quelques centimètres des mains de leurs clients, du matin au soir, elles polissent les ongles, posent des vernis, repoussent des cuticules, collent des ongles artificiels… et respirent à pleins poumons les vapeurs de 696 substances. Esthéticiennes, prothésistes ongulaires ou manucures, ces métiers occupés par des femmes âgées de 18 à 35 ans, vont de pair avec une lourde exposition chimique: 60 des substances auxquelles elles sont couramment exposées sont classées comme ‘très préoccupanteset 90 comme ‘préoccupantes’. Des constats réalisés par l’Anses[1], qui vient de publier un rapport sur les risques liés à l’exposition des professionnels aux produits utilisés pour le soin et la décoration de l’ongle.

Dermatites, asthme et céphalées

Car ces professionnelles du ‘nail art’ souffrent de pathologies bien particulières: outre les (trop) courants troubles musculo-squelettiques, les réseaux de surveillance de pathologies professionnelles font état d’affections cutanées (principalement des dermatites allergiques de contact), d’affections des voies respiratoires et ORL (principalement des asthmes) et de céphalées. Ces dernières sont «une cause fréquente d’arrêt de la technique ‘résine’», a constaté l’Anses. L’altération des performances cognitives, des difficultés de concentration et l’altération de la performance olfactive (typiques des expositions aux solvants dans d’autres environnements professionnels) font également partie des troubles constatés dans les salons. Aucune étude de cohorte prospective ne semble avoir jamais été menée chez les techniciennes ongulaires, mais elle se déclarent «moins fréquemment en bonne santé par rapport à des femmes travaillant en bureau d’après une étude cas-témoins». Les céphalées, irritations de la peau, du nez et des yeux, toux et troubles respiratoires sont, d’après leurs dires, plus récurrents chez celles qui sont les plus exposées aux composés organiques volatils (COV).

Combien sont-elles? 4.739 prothésistes ongulaires étaient enregistrées en France auprès de la chambre des métiers en janvier 2015. Un chiffre en forte croissance, boosté par l’arrivée de jeunes femmes de nationalité étrangère, souvent chinoise, et par l’absence de diplôme obligatoire pour exercer. Les professionnels interrogés par l’Anses assurent avoir, dans la majorité des cas, suivi des formations de pose de prothèses ongulaires, dont les modules et les durées sont très variables et non harmonisés. Environ la moitié des professionnels ont déjà été sensibilisés aux risques pour la santé en lien avec leur activité.

Cancérogènes, mutagènes et toxiques

Dans plus de la moitié des cas, les pathologies dermatologiques et respiratoires s’expliquent par l’exposition à la famille des (méth)acrylates, utilisés pour le façonnage de l’ongle artificiel (gel, résine). Des monomères sensibilisants, irritants, voire neurotoxiques. A cela s’ajoute, à des concentrations sans égales avec celles mesurées dans les logements et dans l’air extérieur -mais inférieures à celles généralement mesurées sur des sites industriels-, la présence dans l’air de composés organiques (semi) volatils (CO(s)V), dont certains sont des agents cancérogènes, mutagènes et toxiques pour la reproduction (CMR) et neurotoxiques. «Jusqu’à 42 CO(s)V ont pu être identifiés dans un même local de travail», précise l’Anses. Les professionnelles sont aussi exposées à des particules provenant d'opérations de ponçage de l'ongle et des résines. La caractérisation fine de ces poussières, notamment chimique et granulométrique, est «méconnue».

Particules fines

Et ce ne sont pas les systèmes de ventilation -générale ou localisée, comme les tables aspirantes-, le port de gants ou de masque de protection contre les poussières qui diminuent ces expositions: tous ces moyens de protection «sont peu mis en œuvre» a constaté l’Anses. Et même si les masques étaient plus employés, leur protection est faible: certes les masques chirurgicaux peuvent aider à prévenir la transmission des germes, mais ils ne protègent pas des vapeurs et pas ou peu des particules fines. Les masques à poussières sont en revanche efficaces pour prévenir l’inhalation de particules fines émises lors des opérations de ponçage. Quant aux gants, notamment ceux composés de nitrile, le contact avec l’acétone dégrade leur efficacité.

Sensibilisation cutanée

Que trouve t-on parmi les 70 substances classées comme ‘très préoccupantes’, c’est-à-dire CMR, sensibilisant ou inscrites sur une liste de perturbateurs endocriniens potentiels? Des méth)acrylates, phtalates, parabènes, cétones, aldéhydes, alcanes, alcools aromatiques, siloxanes, dérivés chlorés, amines aromatiques, dérivés benzéniques, terpènes, composés inorganiques, peroxydes, dérivés phosphorés, amides, dérivés d’acides, résines. Deux d’entre elles (le phtalate de dibutyle et le n-hexane) sont interdites dans les produits cosmétiques selon le règlement européen dédié. Quant aux 90 substances ‘préoccupantes’, on y recense une vingtaine d’hydrocarbures aliphatiques et alicycliques, des alcools, des dérivés benzéniques, des cétones… Et certaines substances ont été signalisées par des médecins auditionnés comme provoquant une sensibilisation cutanée, sans pour autant être considérées comme telles.

Metteurs sur le marché à impliquer

En 2009, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) s’était penchée sur le risque, pour les consommateurs, de l’exposition au toluène dans les produits cosmétiques, et plus particulièrement dans les vernis à ongles. Mais le sort des professionnels n’avait pas été approfondi, ce qui est d’autant plus dommage que les expositions professionnelles ne sont actuellement pas prises en compte dans le cadre des évaluations de la sécurité chimique des produits cosmétiques, réalisées par le Comité scientifique européen pour la sécurité des consommateurs (DG Sanco). Une situation qui s’explique par l’esprit du règlement cosmétique, datant de 2009, qui valide exclusivement l’absence de risques pour l’utilisateur final. C’est sur le metteur sur le marché d’un produit cosmétique que repose l’obligation de réaliser l’évaluation des risques des utilisateurs finaux, incluant les professionnels.

Technique 'no touch'

L’Anses achève cette plongée peu ragoûtante dans l’arrière-cuisine des ongleries par une série de recommandations aux professionnels, aux metteurs sur le marché et aux pouvoirs publics. Suppression du toluène dans les produits cosmétiques ongulaires, installation de tables aspirantes et généralisation du port d’un masque et de gants adaptés, encouragement à la mise sur le marché de produits et de techniques ‘no-touch’ (sans contact), à l’instar de ce qui existe en industrie et chez les prothésistes dentaires, etc…



[1] Anses: Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail

 



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