La dernière ligne droite

Le 30 novembre 2015 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Il est déjà loin le temps de la COP 20, à Lima?
Il est déjà loin le temps de la COP 20, à Lima?
VLDT

De la COP20 de Lima à la COP 21 de Paris, retour sur une année de négociations qui déboucheront, peut-être, sur la conclusion d’un accord mondial sur la régulation du réchauffement climatique.

Jusqu'à la semaine dernièure, c’était encore un chantier où travaillaient d’arrache-pied plusieurs centaines de personnes. Le 30 novembre, sur les pistes de l’aéroport du Bourget se dressera un camp retranché, où convergeront plus de 140 chefs d’État et de gouvernement, 40.000 négociateurs, experts, diplomates, journalistes et représentants d’organisations non gouvernementales.

Deux semaines durant, le monde du climat sera réuni dans ce compound onusien, à quelques kilomètres à peine des lieux frappés par le terrorisme. Des forces policières et militaires considérables sécuriseront l’ancienne base de l’armée de l’air, au détriment de la société civile. Car, c’est bien le manque de troupes des ministères de l’Intérieur et de la Défense qui a motivé l’interdiction des deux grandes marches parisiennes qui devaient suivre, le 29 novembre et le 12 décembre, le tempo des négociations.

3 objectifs

À peine achevé sur le tarmac, le chantier continuera dans les salles de négociation. Car, la partie n’est pas encore gagnée. Loin s’en faut. La feuille de route tracée à la COP20 de Lima a pourtant presque été tenue. En décembre 2014, trois grands objectifs avaient été fixés dans la capitale péruvienne.

Les 196 parties à la Convention cadre de l’ONU sur les changements climatiques (195 états et l’Union européenne) devaient, au printemps 2015, publier leurs engagements climatiques. Baptisées INDC, ces esquisses de politique climatique devaient surtout permettre d’établir un premier niveau d’ambition international, à comparer à l’objectif de stabilisation du réchauffement à 2 °C d’ici à 2100, désormais poursuivi par la communauté internationale.

Les initiatives de la société civile

Autre demande formulée à l’issue du sommet péruvien: engager la société civile mondiale dans un mouvement de décarbonisation. Pour ce faire, l’ONU a mis en ligne un site où tous les «acteurs non gouvernementaux» peuvent, eux aussi, publier leurs engagements en faveur du climat. Joliment baptisée Nazca, cette plate-forme recense, en quelque sorte, les INDC de milliers d’entreprises, de collectivités territoriales et d’investisseurs volontaires.

Last but not least: l’accord de Paris. Le sommet climatique de Lima avait accouché non pas d’un préaccord, mais d’une sorte de squelette qu’il suffisait d’étoffer. En 37 pages, ces éléments pour un projet de texte de négociation rappellent les points fondamentaux d’un accord universel et contraignant:

·      prise en compte des questions d’atténuation, d’adaptation, de financement, de transfert de technologie, des capacités des pays pauvres, de transparence des politiques,

·      respect des principes de responsabilité commune mais différenciée,

·      mobilisation de fonds par les pays riches pour financer les politiques d’atténuation et d’adaptation des pays en développement.

Inflation textuelle

Rien que de très classique. Quelques semaines plus tard, les négociateurs se retrouvent à Genève. Et ils sont très productifs. Sur les bords du Léman, le texte passe de 37 à 86 pages dans sa version anglaise[1]. «Nous disposons désormais d’un texte formel de négociation qui contient les visions et les problèmes de tous les pays», explique alors Christiana Figueres, la patronne de la Convention climat. Certes, mais le texte est totalement illisible et toujours très critiqué. Experts et diplomates se réunissent une nouvelle fois, en juin à Bonn. Le succès n’est, là non plus, pas au rendez-vous. Le 12 juin, négociateurs et diplomates accouchent d’un opus de 85 pages, mais comprenant 2.730 mots de moins que la version précédente. «C’est bien la preuve que l’on a progressé», ironise alors un membre de la délégation française. L’ONU prend le taureau par les cornes. Deux diplomates, très bons connaisseurs du sujet, sont désignés pour produire en un mois un texte acceptable par tous.

Outil à géométrie variable

Le 24 juillet, Ahmed Djoghlaf et Daniel Reifsnyder rendent public l’Outil ; personne n’ayant trouvé de titre plus sexy. Les deux «coprésidents du groupe de travail spécial de la plate-forme de Durban pour l’action renforcé» ont fait du bon boulot. Les 86 pages initiales sont réduites à 19. Leurs astuces: supprimer les redondances, mais surtout réorganiser les demandes des négociateurs. D’un côté, le fondamental classé dans le futur accord de Paris (9 pages à l’époque). De l’autre, toute une série de décisions devant être non plus insérées dans l’accord mais directement soumises au vote de la COP21[2]. «Cette classification est importante », concède Pierre Cannet, responsable du programme énergie Climat au WWF France, «mais le plus important, c’est le fait que les coprésidents insistent sur l’importance de la période qui précédera l’entrée en vigueur de l’accord de Paris». Et de fait, l’Outil rappelle à plusieurs reprises l’impossibilité de se conformer aux 2 °C sans action immédiate.

 Les gouvernements décortiquent la proposition du diplomate algérien et de son compère américain. Et envoient, mi-octobre, leurs équipes en débattre lors d’un nouveau round de négociations, à Bonn. Le résultat est désastreux. Les 9 pages du préaccord rédigées par les deux «co-chairs» passent à 33 pages. Auxquelles, il faut ajouter 23 pages de décisions qui devront être débattues par la COP21 et la demi-douzaine de pages supplémentaires recensant les décisions à prendre avant 2020[3].

Les diplomates français et péruviens[4] ne baissent pas les bras. Une ultime réunion préparatoire est organisée à Paris, début novembre. Le texte d’octobre n’a pas évolué. En revanche, la soixantaine de ministres présents se sont entendus sur quelques principes :

·      suivre une trajectoire d’émission basse et adaptée au climat,

·      que les 100 milliards d’aides annuelles que les pays riches s’engagent à octroyer aux pays pauvres, dès 2020, soit un plancher,

·      la révision (à la hausse et tous les 5 ans) des promesses faites dans les INDCs.

Pour le reste, le blocage reste total sur les questions de différenciation, le montant de l’aide à l’adaptation des pays les plus vulnérables, la conditionnalité des aides, et tant d’autres choses.

Occasion manquée à Antalya

Dans les jours suivants, c’est la douche froide. Le 20 novembre, le sommet du G20, organisé par la Turquie à Antalya, ne débouche sur rien. Bien que le changement climatique soit considéré «comme l’un des plus grands problèmes de notre temps », dans le communiqué. Les 20 pays les plus puissants du monde promettent juste de continuer à améliorer le fonctionnement des marchés de l’énergie, de diversifier leur bouquet énergétique et de réduire les subventions à la consommation d’énergies fossiles. Manquent notamment à l’appel le lancement de la taxe sur les transactions financières et l’acceptation de la procédure de revoyure quinquennale des promesses climatiques nationales (les INDCs). Ancien ministre français du développement, Pascal Canfin fustige l’Arabie saoudite et l’Inde, coupables, à ses yeux, d’avoir «bloqué toute mention des clauses de révision pour l’accord de Paris».

La conférence de Paris est-elle donc vouée à l’échec ? Pas sûr. Car, parallèlement aux négociations chaotiques, deux grandes dynamiques se sont amorcées, ces derniers mois. Bien plus qu’avant le sommet de Copenhague (à l’issue duquel devait être conclu un accord global sur le climat), le monde de l’entreprise réclame à corps et à cris la construction d’un nouveau contexte réglementaire. Énergéticiens, banques, grands groupes industriels, multinationales de l’agro-alimentaire ou de la grande distribution: tous veulent une tarification des émissions de CO2 (si possible unique). Le secteur financier, français notamment, commence à recenser ses actifs trop chargés en carbone (les actions des compagnies charbonnières, par exemple), pour mieux les céder le jour venu. Les secteurs de l’assurance et de la réassurance militent pour la création de dispositif d’incitation à l’investissement dans l’adaptation aux conséquences des changements climatiques. Le blocage n’est plus là.

Insuffisantes politiques

Il n’est pas non plus à rechercher dans les territoires. Gouverneurs, présidents de région, maires ont bien compris tout le bénéfice qu’ils pourraient tirer de la mise en œuvre de politiques climatiques fortes: sécurisation de l’approvisionnement en énergie, urbanisme plus résilient, diminution des pollutions de l’air, amélioration des transports. Appelées à devenir les maîtres d’œuvre des stratégies climatiques nationales, les collectivités (à l’origine des deux tiers des émissions mondiales de GES) ont aspiré à tirer de ce nouveau rôle un peu plus d’autonomie vis-à-vis du pouvoir central. Ce qui explique, d’ailleurs, les hésitations climatiques de certains gouvernements, latino-américains, notamment.

 
Depuis qu’il est le président désigné de la COP21 (il ne le sera officiellement que ce lundi 30 novembre), le ministre français des Affaires étrangères milite pour la conclusion, à Paris, d’un «accord universel et juridiquement contraignant». Ce n’est plus tout à fait le cas. Pour Laurent Fabius, il s’agit désormais de décrocher «un ambitieux compromis». Cet accord pourrait être hybride: une première partie contraignante (publication d’INDC, révision quinquennale de ces politiques et utilisations des méthodologies onusiennes de comptabilité carbone), une seconde partie non contraignante (mise en œuvre desdites politiques d’atténuation et d’adaptation).

 

Ces administrations ne sont pas tout à fait restées l’arme au pied. Souvent avec retard, 170 pays (dont les 28 de l’Union européenne) ont rendu publiques une esquisse de politique climatique à moyen terme (2030-2035). Nombre d’équipes d’experts ont évalué ces INDCs. Si les efforts annoncés sur deux décennies sont poursuivis au même rythme jusqu’à la fin du siècle, le réchauffement pourrait être contenu aux alentours de 3 °C[5]. Soit 1 °C de plus que l’objectif que s’est fixé la communauté internationale.

La stabilisation à 2 °C est-elle encore à notre portée? Probablement. À condition d’agir fortement dès à présent. Ce qui suppose, plus que la signature d’un accord à Paris, de réorienter la finance privée vers la décarbonisation de nos sociétés. Ces prochaines années, le seul secteur de l’énergie investira près de 20.000 milliards de dollars pour satisfaire nos besoins en électricité, en gaz, en carburants et combustibles divers. Tout l’enjeu de la COP21 n’est donc pas (seulement) de conclure un accord incitant pays riches, émergents et pauvres à réduire leurs émissions et s’adapter au réchauffement, mais c’est bien de construire un cadre juridique et économique qui incitera les détenteurs de capitaux à les investir plus naturellement dans les énergies renouvelables, les digues, les villes durables ou les transports propres que dans les secteurs des énergies fossiles ou de la spéculation. Ce qui n’est pas forcément plus facile.

 



[1] La traduction française est toujours de 20 à 30 % plus longue. s

[2] Réunissant tous les pays (parties) ayant ratifié la Convention de l’ONU sur les changements climatiques, la COP est une sorte de parlement mondial du climat. Chaque pays dispose d’une voix et les décisions sont prises par consensus.

[3] Une version allégée a été publiée le 6 novembre : 28 pages pour l’accord et 26 pages pour les décisions à voter par la COP.

[4] Statutairement, le Pérou préside les négociations jusqu’au 30 novembre 2015. C’est à cette date que Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères présidera officiellement le processus, pour un an.

[5] 3 °C entre l’ère pré-industrielle et 2100.

 



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