La chasse à l’ortolan, une pratique dévastatrice

Le 23 mai 2019 par Romain Loury
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Mâle de bruant ortolan
Mâle de bruant ortolan
S. Minkevicius

Longtemps tolérée par l’Etat, la chasse à l’ortolan était en bonne voie de le faire disparaître, révèle une étude publiée dans Science Advances. C’est sur la base de ces résultats que la France, menacée d’une plainte par la Commission européenne, a renoncé à demander une dérogation de chasse.

La chasse à l’ortolan se pratique surtout dans les Landes, lors du passage migratoire (fin août-début septembre), lorsque l’oiseau quitte l’Europe pour rejoindre ses quartiers d’hiver en Afrique de l’Ouest. Chaque année, ce sont environ 30.000 bruants ortolans (Emberiza hortulana) que les chasseurs landais abattaient, notamment à la matole, petit piège à oiseaux utilisé dans le Sud-Ouest.

Une chasse longtemps tolérée

Or si cette chasse est totalement interdite en Europe, en raison de la directive Oiseaux, la France l'a longtemps tolérée, notamment en raison de la réputation gastronomique de l’ortolan. Raison pour laquelle la Commission européenne a déposé plainte contre elle devant la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) en décembre 2016.

Avant cela, le gouvernement a demandé en 2012 au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) de conduire une étude sur l’origine des ortolans survolant la France, pour déterminer s’il était de bon ton (ou non) de demander une dérogation à l’UE.

Publiés mercredi dans Science Advances, ces résultats, en partie dévoilés en 2016, démontrent en effet l’impact ravageur qu’a eu la chasse sur la population migrant au-dessus de la France. Ce qui a conduit l’Etat à renoncer à une dérogation, tandis que la Commission a retiré sa plainte –qui aurait pu coûter à la France plus de 10 millions d’euros.

10% de la population abattue chaque année

Grâce à diverses techniques (génétique, analyse isotopique des plumes, photomètres fixés sur le dos), les chercheurs montrent qu’il existe trois principales populations européennes d’ortolans: l’une en Scandinavie, une autre à l’ouest de l’Europe (de l’Espagne à la Pologne), la troisième à l’est (Russie, Biélorussie, Serbie et Grèce).

Selon leur population d’origine, les ortolans n’empruntent pas les mêmes voies migratoires: ceux de l’est migrent vers l’Afrique de l’Est en survolant la Turquie et la péninsule arabique; les populations du nord et de l’ouest gagnent l’Afrique de l’Ouest en passant principalement par l’Espagne –d’autres lui préfèrent l’Italie, puis la Tunisie. La plupart transitent par la côte méditerranéenne, d’autres par la côte atlantique. Ce sont ces derniers, ceux de la voie atlantique, qui sont chassés dans les Landes.

Selon leurs résultats, les chercheurs estiment que cette dernière population s’élève à environ 81.000 couples, soit un total de 300.000 ortolans (162.000 adultes, 138.000 juvéniles). En abattre 30.000 chaque année revient donc à en éliminer 10% par an. Or les éventuelles dérogations à la directive Oiseaux ne peuvent porter, au maximum, que sur 1% de la mortalité naturelle.

Un déclin deux fois plus rapide qu’ailleurs

Contacté par le JDLE, Frédéric Jiguet, chercheur au Centre des sciences de la conservation (Cesco, MNHN/Sorbonne Université/CNRS), estime que «cette pratique de chasse a contribué au déclin de l’espèce», particulièrement marqué en Scandinavie. Fait évocateur, les populations migrant au-dessus de la France ont connu depuis 2000 un déclin deux fois plus marqué (-30%) que les autres populations (-10% à -20%), rappelle le chercheur. Certes, «l’ortolan est toujours en danger, mais en supprimant la chasse, on divise par deux le risque qu’il disparaisse», ajoute-t-il.

«Notre étude est la première à combiner analyse génétique, isotopique et électronique pour déterminer des voies de migration à l’échelle d’un continent, puis à les intégrer dans un modèle démographique», explique Frédéric Jiguet. Grâce à cette étude, cofinancée par la Fédération départementale des chasseurs des Landes (FDC40), la décision a pu être acceptée, et «les gens qui souhaitaient défendre cette tradition ont compris que cela ne pouvait pas durer», ajoute-t-il. Quitte à se consoler avec l’alouette et le pinson, pour lequel ils demandent également une dérogation.



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