La Bavière va-t-elle torpiller l’éolien de la mer du Nord?

Le 18 mars 2015 par Valéry Laramée de Tannenberg, envoyé spécial
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Le Friedrich Enerstine ira poser des éoliennes marines en Chine.
Le Friedrich Enerstine ira poser des éoliennes marines en Chine.
VLDT

Le port de Brême (Allemagne du Nord) investit lourdement pour accompagner l’essor de l’éolien en mer du Nord. Un projet qui pourrait être contrarié par la… Bavière.

En ce dimanche après-midi, il n’y a pas foule dans le port de commerce de Bremerhaven. Entre les monstrueux transbordeurs de voitures et les minuscules chalutiers, l’impressionnant Friedrich Ernerstine est sur le départ. Spécialisé dans la pose d’éoliennes marines, le navire aux pieds amovibles s’apprête à appareiller pour les eaux chinoises. Cela ne signe pas l’arrêt de l’éolien offshore pour ce grand port allemand.

Jadis porte d’accès à l’Allemagne des troupes américaines, Bremerhaven a longtemps vécu des activités liées à l’occupation et de la construction navale. Mais le départ du dernier GI’s en 1993, et la crise de la construction navale menacent d’engloutir le port de Brême. «Nous avons trop longtemps cru que nous pourrions relancer les chantiers navals», reconnaît le sénateur (social-démocrate) Martin Günthner. Cette erreur stratégique est lourde de conséquences. En quelques années, l’ancienne ville hanséatique perd presque la moitié de ses habitants. Le quart de la population active est au chômage. Un désastre.

600 chercheurs sur l’éolien

Malgré les réticences de la chambre de commerce et d’industrie, les élus misent tout sur le transbordement des voitures[1] et l’éolien en mer. Dès 2002, collectivité et autorité portuaire créent l’agence de l’énergie éolienne (WAB). Son but: attirer les entreprises du secteur dans ce qui n’est pas encore l’un des premiers clusters éoliens d’Allemagne. Mission accomplie. «La première année, la WAB a recruté 7 membres. Aujourd’hui, 350 entreprises participent à ses activités», se réjouit Mathias Grabs, de la société d’aide à l’investissement et de développement urbain (BIS).

Sans gros moyens, Bremerhaven fait feu de tout bois pour faire souffler le vent de l’éolien. Elle donne des terrains à Enercon (aujourd’hui partie du groupe indien Suzlon) et Multibrid (désormais fondue dans Adwen, co-entreprise entre Areva et Gamesa) pour que les champions nationaux testent leurs prototypes. A coups d’aides fédérales et européennes, la ville attire les scientifiques. Les instituts Alfred Wegener et Fraunhofer construisent de (très) gros centres de recherche et bancs d’essais. «En partenariat avec les universités locales, l’institut Fraunhofer fait désormais travailler 600 chercheurs sur l’éolien», estime Andreas Reuter, directeur de l’institut des systèmes éoliens de l’université Leibniz de Hanovre.

Hélitreuillage et survie

Une recherche très appliquée. Dans l’enceinte du port, on navigue désormais entre les souffleries ou les bancs d’essais de nacelles. Dans un très long et discret hangar: de gigantesques vérins hydrauliques infligent les pires souffrance aux plus grandes pales du monde (100 mètres de long) pour assurer leur qualification. A proximité d’une écluse, l’entreprise danoise Falk a installé un incroyable centre d’entraînement des personnels de maintenance des éoliennes marines. Digne de celui des forces spéciales, le programme prévoit des séances d’hélitreuillage, un stage de survie dans l’eau froide, de plongée sous-marine, des exercices de sauvetage en haut de la turbine. A quelques encablures, Areva Wind (désormais fondue dans Adwen) a installé son centre de pilotage à distance des parcs offshore, et une usine d’assemblage de turbines.

L’offshore se rapproche

L’accident de Fukushima a définitivement donné son orientation éolienne marine au port de la mer du Nord. En quelques années, développeurs et énergéticiens locaux ont implanté plusieurs centaines de mégawatts au large. Après l’abandon du nucléaire annoncé par le gouvernement Merkel, au printemps 2011, et le coup d’accélérateur donné dans la foulée aux énergies renouvelables, l’horizon s’élargit. «Auparavant, l’éolien en mer nous semblait un peu lointain. Avec l’Energiewende, qui prévoit 50 gigawatts d’éolien offshore à l’horizon 2050, les perspectives se rapprochent», confirme Martin Günthner.

De fait, le port de Bremerhaven met les bouchées doubles. La construction d’un port en eau profonde dédié à l’éolien a déjà commencé. A terre, plus de 200 hectares sont en cours d’aménagement. Base des avions d’exploration polaire de l’institut Alfred Wegener, l’aéroport régional devra déménager. «Plus de 200 millions de travaux sont prévus», estime Mathias Grabs. Pour autant, un nuage d’incertitude tarde à se dissiper dans le ciel du land de Brême.

Tir à la ligne

Tout pourrait se résumer ainsi: y aura-t-il assez de lignes à haute tension pour collecter l’électricité produite en mer et la transporter vers le sud du pays, où sont installées les industries les plus énergivores? Pour l’heure, la situation est tendue. Les 4 gestionnaires de réseaux de transport (GRT) allemands peinent à développer leurs réseaux au même rythme que les développeurs de parcs éoliens et photovoltaïques. Ils réussissent pourtant à conserver une grande stabilité à leurs réseaux (l’une des meilleures d’Europe!), bien qu’un électron sur quatre désormais soit produit par une source intermittente.

Une bonne part de l’électricité produite en mer du Nord est destinée aux régions industrielles électro-intensives, plutôt situées au sud du pays, à l’instar de la Bavière. Les 4 GRT prévoient la construction de 3 à 5 lignes nord-sud, d’une capacité totale de plusieurs GW. Problème: le gouvernement bavarois souffle actuellement le chaud et le froid sur ce supergrid. Après avoir investi dans l’éolien de la mer du Nord, le gouvernement de Munich laisse désormais entendre qu’il préfère construire des centrales à gaz locales et ne pas voir les paysages bavarois balafrés de lignes THT. De quoi hypothéquer la rentabilité des parcs offshore et l’activité de Bremerhaven. «On est prêt à sacrifier les emplois dans une technologie d’avenir, au nom du paysage de la Bavière. On marche sur la tête», commente l’historienne Rita Kellner-Stoll.

 



[1] 3 millions de véhicules sont exportés ou importés depuis Bremenhaven chaque année.

 



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