L’université de Montpellier, championne mondiale de l’écologie

Le 28 septembre 2018 par Romain Loury
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L'Ecotron de Montpellier, en pointe sur l'étude des sols
L'Ecotron de Montpellier, en pointe sur l'étude des sols
Romain Loury

Cocorico languedocien: l’université de Montpellier a obtenu la première place de l’édition 2018 du «classement de Shanghai» pour la recherche en écologie. Une reconnaissance internationale dont elle espère tirer parti pour continuer à attirer chercheurs et projets.

L’université Jiao Tong de Shanghai dresse chaque année un classement distinguant les meilleures universités mondiales en fonction de leurs résultats (publications scientifiques, prix reçus par les chercheurs). Référence des classements internationaux d’universités, ce «classement de Shanghai» se décline depuis 2017 en 52 sous-classements thématiques.

Belle surprise cette année pour l’université de Montpellier, la seule française à se hisser en tête de l’un de ces classements, celui de l’écologie où elle a détrôné la prestigieuse Oxford. Contacté par le JDLE, le chercheur Philippe Jarne, président du CeMEB (Centre méditerranéen environnement et biodiversité), un laboratoire d’excellence (LabEx) (1) regroupant 10 unités mixtes de recherche (UMR) et 600 chercheurs pour un personnel total de 1.300 personnes, est revenu sur les coulisses de ce succès.

JDLE: Quelles sont les origines de l’écologie montpelliéraine, et comment interprétez-vous cette reconnaissance internationale?

Philippe Jarne: Montpellier, qui héberge l’une des plus anciennes universités au monde, disposait d’un terreau intéressant, du fait de son rayonnement médical et de son jardin botanique [le Jardin des Plantes, premier créé en France, en 1593] à l’époque où médecine et botanique allaient de pair. Lorsque la médecine s’est éloignée de la botanique, Montpellier est demeuré un lieu d’étude des plantes. En 1890, Charles Flahault y crée un institut de botanique: ce scientifique sera à l’origine du reboisement du Mont Aigoual, l’un des premiers exemples d’écologie pratique pour lutter contre l’érosion des sols.

En 1961, le chercheur Louis Emberger crée à Montpellier le Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (Cefe), à l’origine pour effectuer une cartographie de la végétation en France. Puis en 1981, le paléontologue Louis Thaler, doté d’une vision de biologiste de l’évolution, crée l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier (Isem). C’est le mélange de ces deux façons de voir qui est à l’origine de notre communauté montpelliéraine. A partir des années 1980, Montpellier a exercé une forte attraction sur des chercheurs du monde entier, spécialisés dans l’écologie ou les sciences de l’évolution.

Au final, la fine fleur de ces disciplines est passée par ici, notamment à l’occasion de congés sabbatiques. Montpellier est désormais considérée comme l’une des premières communautés au monde en matière d’écologie. D’ailleurs, lorsqu’il s’est agi d’organiser pour la première fois en Europe le grand congrès de biologiste de l’évolution [«Evolution 2018» s’est tenu en août, ndlr], qui a lieu tous les six ans, il n’y a pas eu photo: c’est Montpellier qui a été choisie.

JDLE: Montpellier, du fait de son histoire médicale, est plutôt connue pour sa recherche en biologie-santé que pour celle en écologie. Plus largement, l’écologie demeure une science peu connue du grand public.

Philippe Jarne: C’est en effet une communauté relativement discrète. Les résultats du classement de Shanghai nous permettent de montrer à nos collègues de disciplines plus visibles qu’on ne se débrouille pas trop mal. Notre objectif n’est pas d’être premier, il est avant tout de faire quelque chose.

Quant à la communauté écologie, il est vrai qu’elle a pu être politiquement moins active que d’autres, et qu’il lui est plus difficile de nous faire entendre. D’autant que nous sommes souvent porteurs de mauvaises nouvelles: la biodiversité ne va pas bien, les moustiques arrivent, etc. Et nous ne sommes pas centrés sur l’homme. Dans une société très anthropocentrée, il est plus compliqué d’intéresser la population à ces sujets.

Nous espérons que le classement de Shanghai nous apportera plus de visibilité, notamment pour obtenir des financements. Dans le contexte actuel, cela devient de plus en plus compliqué.

JDLE: Comment fonctionne cette communauté montpelliéraine de l’écologie?

Philippe Jarne: Nous travaillons de manière très collective, notamment grâce à des plateformes techniques, qui constituent des services communs. Nous disposons par exemple d’un endroit où les chercheurs des diverses unités peuvent faire de la génomique à haut débit, d’un autre où l’on peut étudier la chimie en écologie. Et nous mettons aussi l’accent sur les animations scientifiques: chaque année, le CeMEB organise une trentaine de manifestations, comme des colloques, des ateliers de travail, des séminaires, etc.

Nous travaillons aussi avec d’autres communautés, de manière naturelle comme avec celles de l’agronomie ou du numérique. Ou bien à visée plus politique, par exemple avec l’IPBES [Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques, considérée comme le «Giec de la biodiversité»]. Les chercheurs français y sont la deuxième nationalité représentée à quasi-égalité avec les Etats-Unis, et on compte beaucoup de Montpelliérains parmi eux. Nous accueillons d’ailleurs, en décembre, une réunion de l’IPBES, au sujet de l’usage durable des espèces sauvages.

Nous nous occupons aussi de gestion de la biodiversité, par exemple en collaboration avec l’Agence française pour la biodiversité (AFB). Nous avons ainsi un projet avec les parcs nationaux, où l’un de nos post-doctorants travaille sur l’aigle royal. Et nous sommes aussi en contact avec des associations, avec de petites et grandes entreprises.

JDLE: L’université de Montpellier s’est constituée, en 2017, en I-Site «Montpellier université d’excellence» (MUSE) (2), structure qui rassemble des chercheurs de 19 structures, telles que l’IRD, le Cirad, l’Inra, le CNRS, etc. Ce regroupement, qui a fait grimper le nombre de publications signées par l’université, peut-il en partie expliquer cette première place au classement de Shanghai?

Philippe Jarne: Pour nous, cela n’a pas joué directement: les unités incluses dans le CeMEB avaient déjà le statut d’unité mixte de recherche [UMR, dans laquelle l’université est partie prenante, ndlr], nous signions déjà, pour nombre d’entre nous, nos articles «université de Montpellier». Cela va en revanche jouer fortement dans d’autres domaines, par exemple en agronomie.
MUSE a permis de renforcer les liens au sein de la recherche montpelliéraine. Les LabEx y avaient déjà beaucoup contribué, l’I-Site

MUSE nous a permis d’aller plus loin. Le CeMEB est d’ailleurs un Labex un peu à part: au-delà des financements apportés par ce statut, nous avons eu une volonté d’avancer plus groupés. Le CeMEB peut désormais se considérer comme un représentant de la recherche sur la biodiversité sauvage, un grand atout en termes de visibilité.

(1) Le label LabEx a été mis en place dans la foulée du programme d’investissements d’avenir de 2009, visant à donner plus de moyens aux laboratoires jugés les plus compétitifs.

(2) I-site, pour «Initiatives-Science-Innovation-Territoires-Economie», est un label ouvrant droit à d’importantes dotations financières, sur des thématiques particulières. MUSE a trait à l’agriculture, à l’environnement et à la santé humaine.



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