L’«Open Seeds», solution agricole au réchauffement

Le 26 mars 2019 par Romain Loury
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Le maïs, proie des mycotoxines
Le maïs, proie des mycotoxines
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Au-delà d’une baisse des rendements agricoles, le réchauffement climatique pourrait altérer la qualité des cultures, les rendant impropres à la consommation. Un phénomène aussi peu connu qu’inquiétant, que la scientifique britannique Jacqueline McGlade appelle à combattre en redonnant aux paysans la souveraineté sur leurs semences.

Chaque année, le rapport Frontiers du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) détaille les menaces environnementales émergentes. En 2016, l’accent était mis sur un phénomène peu connu du grand public: l’accumulation de toxines dans les plantes soumises à des évènements climatiques extrêmes, telles que sécheresses et fortes précipitations, rendus plus fréquents par le réchauffement en cours.

Ancienne directrice de l’Agence européenne pour l’environnement (AEE), Jacqueline McGlade, professeure spécialisée en environnement et en développement durable (Gresham College, University College de Londres, université Maasai Mara de Nairobi), a œuvré à ce rapport alors qu’elle était directrice scientifique du PNUE au Kenya. Contactée par le JDLE, elle revient sur ce phénomène inquiétant, et dresse des pistes d’action.

Comment expliquer que, trois ans après le rapport Frontiers 2016, ce phénomène ne soit pas mieux connu et pris en compte, au même titre que son pendant quantitatif, celui de la baisse des rendements liée au réchauffement?

L’attention s’est détournée. Les biologistes spécialistes des plantes s’intéressent principalement à la baisse des rendements, qui est parfois importante, notamment sur le maïs au Kenya. Et ces effets sont le plus souvent attribués à d’autres questions, notamment une faible fertilité des sols.

Quelles sont selon vous les principales menaces?

Il y a d’abord la cyanogénèse, que l’on observe chez de nombreuses plantes [telles le manioc, le tournesol, le maïs, le sorgho, etc.]. Pour se protéger de l’accumulation d’acide prussique [le cyanure d’hydrogène], qui s’accumule du fait du métabolisme, ces plantes ont mis en place des systèmes de détoxification. Or en cas de pluies intenses, les parois végétales peuvent se rompre sous l’effet d’une croissance végétale trop rapide. Ce qui libère l’acide prussique, qui n’a pas eu le temps d’être éliminé par la plante. Or en Afrique, des millions de personnes vivent en consommant ces plantes, au risque de s’intoxiquer avec ce poison.

Le phénomène est apparu particulièrement marqué en Ethiopie, lors de la sécheresse de 2015-16. Nous en avons vu de nombreux cas sur le bord des routes, chez des personnes se nourrissant de plantes qui y poussent. Parmi les symptômes, des vomissements et des troubles nerveux, pouvant aller jusqu’à la mort.

Egalement liées aux sécheresses et aux précipitations, les mycotoxines produites par des champignons, en particulier les aflatoxines, constituent un véritable fléau en Afrique: on estime que les mycotoxines sont responsables de 40% des cancers du foie. Outre de mauvaises conditions de stockage des récoltes, l’apparition de ces champignons est liée à l’état des sols. La meilleure défense de la plante, c’est une bonne santé de la communauté microbienne du sol. Or celle-ci, qui fait l’objet de trop peu d’attention, est fortement perturbée par les pesticides, ce qui favorise l’apparition de ces champignons producteurs de mycotoxines.

Avec le réchauffement climatique, tout porte à croire que le risque va non seulement s’accroître en Afrique, mais qu’il va aussi s’étendre en direction de l’Europe.

En effet. Les prévisions d’un climat à +2°C montrent que le sud de l’Europe, en particulier les Balkans, la Grèce et l’Espagne, sera encore plus touché par les mycotoxines -mais il l’est déjà. En Europe, le problème est certes moins grave qu’en Afrique, du fait d’un meilleur système de surveillance et de conditions plus sûres de stockage. Il n’empêche que certaines cultures, jugées impropres à la consommation, peuvent être détournées vers d’autres usages, en particulier la fabrication de bière ou de vin.

Quelles sont selon vous les pistes d’action contre ces menaces émergentes?

Une chose est certaine: les variétés végétales dont nous disposons actuellement, trop peu diverses, ne sont pas adaptées aux conditions que nous prépare le changement climatique. Je suis très convaincue de la performance des semences traditionnelles, que les paysans sont parvenus, malgré la Révolution verte, à conserver en grande partie. Ce sont elles, en raison de leur grande variabilité génétique, qui permettront de tenir face aux sécheresses.

Exemple, lors du tsunami survenu fin 2004 dans le sud-est asiatique, toute la zone de Banda Aceh [nord de Sumatra] était fortement salinisée. Des agriculteurs indiens ont envoyé des paquets de leur variété de riz à leurs collègues indonésiens. Et ils ont pu de nouveau cultiver, car cette variété était adaptée à ces conditions de salinité élevée.

Pour moi, il y a deux messages à tirer de cela: d’une part, les semences permettant de faire face à de telles catastrophes existent, et elles pourraient être utilisées, selon le besoin. D’autre part, les agriculteurs devraient avoir le droit souverain d’échanger leurs semences, s’ils le souhaitent. Ce que j’appelle un système «Open Seeds».

Mais il y a aussi les techniques d’ingénierie génétique, que je tiens à distinguer des OGM[i]. Par exemple, la technique Crispr présente un potentiel énorme. Contrairement aux OGM standard, il ne s’agit pas d’ajouter un gène d’un organisme étranger, mais de soustraire des éléments du génome, ce qui revient à accélérer ce que les agriculteurs mettent un temps très long à obtenir par la sélection. Et pour l’instant, ces techniques ne sont pas aux mains des grandes compagnies.



[i] Ces techniques de mutagénèse sont très controversées en France et dans l’Union européenne, où les associations les considèrent comme de «nouveaux OGM» et demandent à ce qu’elles soient légalement considérées comme tels. En juillet 2018, la Cour de justice de l’UE leur a donné raison, en les jugeant assimilables à des OGM au sens de la directive 2001/18.

 



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