L’intelligence artificielle au service de l’environnement?

Le 29 mars 2018 par Valéry Laramée de Tannenberg
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HAL, le superordinateur de 2001, l'Odyssée de l'espace manquait cruellement de régulation.
HAL, le superordinateur de 2001, l'Odyssée de l'espace manquait cruellement de régulation.
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Rapport Villani, discours du président de la République, rarement les pouvoirs publics n’avaient autant phosphoré sur l’intelligence artificielle: un enjeu majeur pour l’économie, la société et l’environnement. Hélas, les annonces d’Emmanuel Macron restent très en deçà des besoins exprimés par le député-mathématicien.

Depuis longtemps, l’intelligence artificielle (AI) a fait irruption dans l’imaginaire collectif. Et pas toujours de la plus sereine des façons. En 1968, Stanley Kubrick et Arthur C. Clarke dépeignent le destin de HAL, super ordinateur vedette de 2001 l’Odyssée de l’espace, qui finira par décimer l’équipage d’un vaisseau spatial pour ne pas partager le pouvoir avec les hommes. Depuis, la crainte de nous faire dépasser par la machine ne nous a plus quittés. La question fut abordée, brièvement, par Benoît Hamon, lors de la dernière élection présidentielle.

A peine élu député, le mathématicien Cédric Villani s’est vu confier par le Premier ministre une mission exploratoire sur la stratégie française et européenne en AI. Son rapport a été rendu public mercredi 28 mars.

Processus cognitifs de l’être humain

Il rappelle -et ça n’est pas simple- de quoi intelligence artificielle est le nom. Initialement, il s’agissait de reproduire les processus cognitifs de l’être humain. Ce qui a pu donner lieu à des logiciels de jeu d’échecs. Mais avec le récent couplage de l’AI, de puissants algorithmes, l’accès à d’importants jeux de données, le tout alimenté par des puissances de calcul faramineuses, les applications se multiplient: voiture autonome, détection de cancer, traduction. Et déjà, certains auteurs férus de transhumanisme imaginent le fruit du mariage entre l’homme et l’IA.

Une des clés du pouvoir de demain

Les enjeux du moment ne sont pas ceux-là, tempère Cédric Villani. «Ces technologies représentent beaucoup plus qu’un programme de recherche: elles déterminent notre capacité à organiser les connaissances, à leur donner un sens, à augmenter nos facultés de prise de décision et de contrôle des systèmes. Et notamment à tirer de la valeur des données. L’intelligence artificielle est donc une des clés du pouvoir de demain dans un monde numérique», résume le mathématicien. Pour Vladimir Poutine, «celui qui deviendra le leader dans ce domaine sera le maître du monde». C’est encore plus simple.

Colonie numérique

Hélas, les maîtres de l’IA se recrutent, pour le moment, hors d’Europe. Les Etats-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, Israël «tiennent une place essentielle dans cet écosystème naissant». D’ici 2030, la Chine prévoit de créer une industrie «d’une valeur de 150 milliards de dollars». Soit 7% de la valorisation boursière des Gafa[1].

Faiblesse des budgets de recherche, dissémination des équipes, faiblesses des salaires, absence de politique cohérente font que la France n’est pas au niveau de ces compétiteurs. Avec pour menace de devenir «une colonie numérique». Dramatique si l’on garde à l’esprit que toutes les activités économiques et industrielles, tous les métiers, tous les échanges seront, d’une façon ou d’une autre, affectés par l’intelligence artificielle.

Maîtriser la consommation d’énergie

Et la gestion de l’environnement ne fait pas exception. Si nous n’y prenons garde, le développement de cette informatique du futur ruinera tous nos efforts (déjà insuffisants) en faveur du climat. Dans le monde, la consommation énergétique du numérique augmente de 8,5% par an; à ce rythme, la demande d’électricité pourrait décupler en 20 ans. La production d’équipements numériques consomme aussi beaucoup de matériaux rares, tel l’iridium, dont les réserves seront taries en 15 ans, au rythme actuel de consommation.

 

Cédric Villani rappelle toutefois que l’intelligence artificielle peut être un formidable outil au service de l’environnement. En ‘optimisant’ la gestion de nos ressources, notamment énergétiques (gestion des consommations des data centers), en encourageant la biodiversité (reforestation par les drones), l’IA peut être une véritable opportunité environnementale. A condition de s’organiser en conséquence.

4 secteurs stratégiques

Le rapport préconise notamment de constituer des jeux de données combinant toutes sortes de sources, y compris génétiques, et de les mettre à disposition du plus grand nombre pour élaborer des solutions à deux problèmes fondamentaux: le réchauffement climatique et l’agriculture en perte de vitesse. Déjà prônée en son temps par Ségolène Royal, l’ouverture des bases de données publiques et privées[2] ne suffira pas.

Pour combler une partie du retard français, l’ancien directeur de l'Institut Henri-Poincaré fait toute une série de propositions, amorce d’une première politique nationale. D’abord, se concentrer sur les 4 «secteurs stratégiques» que sont la santé, l’environnement, la mobilité et la défense. «Pour chacun de ces secteurs, la stratégie industrielle doit permettre de mobiliser et de structurer les écosystèmes autour de grands enjeux et de défis sectoriels», écrit l’homme à l’araignée. Pour l’environnement, ce sera l’optimisation des ressources énergétiques.

Le deuxième pilier de la stratégie Villani: offrir aux parties prenantes de l’IA tricolore l’accès à des ressources logicielles et à de très très grosses capacités de calcul. L’ancien chercheur propose aussi la création d’instituts interdisciplinaires d’intelligence artificielle réunissant chercheurs, ingénieurs et étudiants. Autonomes, ces centres de recherche devront fournir de gros moyens techniques et des salaires alléchants à leurs salariés. «Un doublement de salaire en début de carrière est un point de départ minimal indispensable, prévient le député LREM. Ils devront être conçus comme des zones franches de l’IA.» Après avoir adapté la formation professionnelle, Cédric Villani préconise de tripler en trois ans le nombre de salariés formés à l’intelligence artificielle.

 

Il n’aura pas été totalement entendu.

 

Ce jeudi 29 mars, le président de la République a exposé les grandes lignes de son action en la matière. Ceux qui espéraient la création d’un ‘Airbus de l’intelligence artificielle’ ou d’un ‘Grand soir de la recherche’, devront se contenter de bouts de ficelle. Dans son discours, prononcé au collège de France, Emmanuel Macron annonce le lancement d’un programme national. Piloté par l’Institut national de recherche en informatique et en automatique, il doit permettre l’émergence de 4 à 5 «instituts dédiés», dotés de chaires individuelles afin «d’attirer les meilleurs chercheurs mondiaux et doubler les capacités de formation en IA». Google et Amazon tremblent déjà.

Le locataire de l’Elysée prévoit aussi de faciliter la création de start-up. Celles-ci pourront répondre à des appels à projets, dotés  de 400 millions d’euros. Au total, le chef de l’Etat prévoit de consacrer un budget de 1,5 milliard d’ici 2022 à la recherche et l’innovation en faveur de l’IA. Bien, mais cela correspond à moins de 10% du budget annuel de R&D de Google. Le risque de devenir une colonie numérique n’est toujours pas écarté.

 



[1] Gafa: les géants du numérique (Google, Apple, Facebook, Amazon…)

[2] L’ouverture de ces dernières est potentiellement contrariée par le projet de loi sur le secret des affaires, adopté le 28 mars en première lecture par l’Assemblée nationale.

 



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