«L’intelligence animale bouscule notre vision du monde»

Le 24 octobre 2016 par Valéry Laramée de Tannenberg
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L'intelligence animale bouscule notre vision du monde.
L'intelligence animale bouscule notre vision du monde.
LLL Arte édition

Après avoir longuement exploré les relations entre hommes et animaux comme journaliste et écrivaine, Karine Lou Matignon vient de coordonner la rédaction d’un ouvrage collectif sur l’intelligence animale[1]. En croisant les visions de scientifiques, philosophes, religieux, juristes et psychologues, il interroge notre vision du monde. Et ouvre le passionnant débat sur la place que nous voulons accorder dans notre société aux être non humains.



[1] Révolutions animales, sous la direction de Karine Lou Matignon, Les liens qui libèrent et Arte éditions.

 

Voilà des années que vous écrivez sur les animaux. D’où vous vient cette passion?

C’est très ancien. Je suis née et j’ai vécu à la campagne, au milieu des éleveurs. Une campagne où l’on clouait encore les chouettes sur les portes des granges pour conjurer le mauvais sort. Ce sont mes grands-parents qui m’ont élevée. Comme souvent, dans les années 1960, nous ne mangions pas beaucoup de viande. De temps en temps, mon grand-père tuait un lapin ou pêchait. Toujours avec respect pour l’animal. Avoir d’un côté un lapin domestique et, de l’autre, manger ceux du clapier me semblait être dans l’ordre des choses. Jusqu’à ce que je vois l’abattage fermier d’un porc. Ce fut dramatique. J’ai vu cet animal résister à la mort. Son regard me hante encore. Cette expérience fut déterminante. Elle m’a conduite à m’interroger sur nos relations avec l’animal. Un chemin que je n’ai jamais quitté.

 

Vous avez ensuite été journaliste dans de ‘grands’ médias. Difficile d’y traiter de la question animale.

J’ai très vite été positionnée. Parler des animaux, oui. Questionner la place de l’animal dans notre société, c’était beaucoup plus difficile.

 

Comment l’expliquez-vous?

Cela bouscule nos certitudes, notre vision du monde et la place que nous attribuons à l’homme et à l’animal. S’interroger sur la souffrance animale nous ramène aussi à la maltraitance que peut subir l’être humain. Car, partout où l’on voit des animaux maltraités, on trouve des hommes en souffrance. Je pense à l’élevage industriel, aux abattoirs, à toutes ces activités que nous ne voulons pas voir. Mais aussi à ces études qui montrent que lorsqu'il y a maltraitance sur les animaux au sein d'un foyer, femmes et enfants peuvent souffrir aussi...

 

Il y a l’éthique, la politique. Il y a aussi la découverte que les animaux sont, comme nous, des êtres doués d’intelligence…

C’est une découverte que l’on doit à des éthologues, comme Jane Goodall, qui sont sortis des laboratoires pour étudier les grands singes dans leur environnement. Qu’ont-ils découvert? Que les gorilles, les chimpanzés, et d’autres, ont de vraies relations sociales; qu’ils créent et utilisent de véritables outils; qu’ils communiquent entre eux. On s’est alors interrogé sur les grands singes pour comprendre l’Homme. Et puis l’on s’est rendu compte que les grands primates n’étaient pas les seuls à disposer de ces capacités cognitives, sociales: animaux de ferme, oiseaux, poissons, insectes, tous ces animaux que nous cataloguions comme des être ‘stupides’ sont, eux aussi, à des degrés divers selon les espèces, dotés d'intelligence, de conscience, d'émotions, de compétences sophistiquées...

 

Majeures, ces découvertes ont-elles corrigé le regard que nous portons sur les animaux?

Dans certains cas. Ceux qui ont ouvert le ban, ce sont les scientifiques, bien sûr. En 2010, des chercheurs ont publié, en Finlande, une déclaration des droits des cétacés. Deux ans plus tard, des spécialistes du cerveau du monde entier ont signé, à Cambridge, un manifeste affirmant que les animaux, notamment les mammifères, les oiseaux et beaucoup d’autres créatures, comme le poulpe, sont doués d’une conscience et comme les hommes, éprouvent peur, plaisir et souffrance. C’est en s’appuyant sur ces découvertes que des juristes font avancer le droit des animaux. La cour de cassation argentine a attribué à un orang-outan la qualité de ‘personne non-humaine’, lui garantissant trois droits basiques: la vie, la liberté et le droit de ne plus être maltraité. En Inde, une loi confère depuis 2013 des droits semblables aux dauphins. Ce n’est sans doute qu’un début.

 

Pourtant, ces questions sont rarement débattues en France…

J’en vois plusieurs explications. Il s'agit d'abord d'un conditionnement culturel et religieux occidental ancien qui positionne l'animal à disposition de l'homme, et aussi d'une volonté des opposants à ce débat de dire que la question animale n'est pas importante ou bien qu'elle s'oppose aux droits de l'homme. Historiquement pourtant, et j'aime à le rappeler, ce sont de grands réformateurs sociaux qui ont défendu les droits des hommes et des animaux en même temps, tels Jaurès, Clemenceau... A quelques exceptions près, comme Chantal Jouanno, Laurence Abeille ou Geneviève Gaillard[1], les politiques français ne se sont pas emparés de la question, mais il existe aujourd'hui une véritable demande sociétale et internationale qu'ils ne peuvent plus ignorer. Il existe aussi 15 partis politiques pour les animaux à travers le monde.

 

Justement, quelle place accorder au peuple animal dans notre société?

La science aujourd'hui nous prouve qu'ils sont dotés de compétences et de sensibilité, et il est évident que nous devons envisager d'autres rapports avec eux, puisque nous partageons ce monde avec eux. Et au quotidien, les animaux, sauvages ou domestiques, sont souvent présents. Ils dépendent de nous comme nous dépendons d'eux. Et cette nouvelle considération ne veut pas dire que notre monde va s'écrouler, économiquement par exemple, si nous changeons notre rapport aux animaux, comme les opposants à ces progrès le prétendent. Le bien-être animal est aujourd'hui pris en considération par les industriels qui en retirent un bénéfice. Pour s'en rendre compte, il suffit de voir l’augmentation des parts de marché des œufs de poules élevées en plein air. La filière accompagne actuellement cette transition.

 

Si notre société peine à prendre en compte l’intelligence animale, elle s’engage, paraît-il, à lutter contre la destruction de la biodiversité. Un combat qui va, peu ou prou, dans le même sens.

Pas tout à fait. Lutter contre l’érosion de la biodiversité est fondamental, cela va sans dire. Toutefois, on peut y parvenir, certains l’imaginent ainsi, en préservant des graines comme dans ce site de stockage de semences, creusé dans les glaces du Svalbard. Mais en pareil cas, on assistera tout de même à la destruction de sociétés animales qui, depuis des millénaires, se transmettent un langage, des techniques, des rites, des tabous: une culture.

 

Une idée?

Oui, pour ouvrir plus largement le débat, les signataires de l'appel qui accompagne la sortie du livre «Révolutions animales» souhaitent la création d’un secrétariat d’état à la condition animale.

 

Qui pour occuper un tel poste?

Ce livre témoigne d'une évolution sociétale sous l'impulsion de la science. Une évolution internationale et multidisciplinaire. La question animale touche donc aussi le droit, l'éducation, le développement responsable et durable, le réchauffement climatique, l'urbanisme, la médecine, la politique, l'économie... La question animale est multiple et, de fait, les réflexions à mener doivent être conduites par des experts légitimes dans ces domaines. Prendre en compte ces évolutions scientifiques dans les décisions politiques, juridiques, économiques et éducatives s'imposerait tout comme accompagner les transitions nécessaires vers d'autres rapports entre les hommes et les animaux, -encore une fois, sans opposer les uns aux autres mais pour le bien des animaux, des hommes et de la planète.

La question de nos rapports avec les animaux doit sortir du débat intellectuel: il est temps de passer aux actes.

 



[1] Chantal Jouanno est sénatrice (UDI) de Paris. Laurence Abeille (EELV) et Geneviève Gaillard (PS) sont, respectivement, députées du Val-de-Marne et des Deux-Sèvres.

 



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