L’Inra veut plus de polyculture

Le 20 janvier 2012 par Geneviève De Lacour
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L'élevage contribue à 75% des émissions d'ammoniac dans l'air
L'élevage contribue à 75% des émissions d'ammoniac dans l'air

Trois quarts de l’azote utilisé en France sert à la production d’aliments destinés aux animaux. L’Inra présentait jeudi 19 janvier les résultats d’une expertise scientifique collective sur les flux d’azote liés à l’élevage. A partir de ce diagnostic, les experts ont examiné les pistes pour réduire les excédents. L’idée d’une délocalisation de certains élevages vers des zones céréalières semble faire son chemin. Faut-il alors envisager un rééquilibrage des activités agricoles dans l’Hexagone?

«C’est la première fois qu’une étude s’attache à décrire l’ensemble des émissions d’azote liées à l’élevage», a déclaré Marion Guillou, présidente de l'Institut national de la recherche agronomique (Inra). Pour mener ce travail à bien, 20 chercheurs de disciplines différentes ont analysé plus de 1.300 publications et constaté que la capacité d’absorption des surfaces agricoles dépend de la nature des sols, de la concentration des élevages sur une zone et bien sûr du climat. Lorsqu’il est en excédent dans un milieu, l’azote se transforme alors en nitrate, en ammoniac ou protoxyde d’azote.

Mais les excédents de rejets d’azote ne dégradent pas forcément le milieu (eau, air). En Bretagne, le trop plein est lié à une très forte concentration animale -deux fois la moyenne nationale. Mais l’Irlande qui possède le même type de climat et de sol réussit à absorber beaucoup plus grâce à ses prairies et à son élevage extensif. Autre cas: l’Espagne, dont les excédents azotés sont élevés, possède beaucoup d’exploitations isolées. Du coup, les conséquences sur l’environnement sont moins dramatiques.

Mesurer le flux d’azote n’est pas chose facile. Si le bilan azoté à l’échelle de l’exploitation ou de la parcelle fête ses 40 ans, il existe une réelle difficulté pour quantifier les flux d’azote au niveau du bassin versant. «On manque cruellement d’informations statistiques», à cette échelle, explique Luc Delaby de l’Inra de Rennes. Or, quand il s’agit d’évaluer l’impact des flux d’azote sur les cours d’eau, c’est surtout à l’échelle du bassin versant qu’il faut réfléchir.

Quelles sont les solutions envisagées par les spécialistes de l’Inra? «Il n'y a pas de solution simple au problème élevage et azote», résume Jean-Louis Peyraud de l’Inra qui a co-piloté cette expertise. Mieux gérer les effluents –au niveau de l’épandage et du stockage- et leur recyclage par les cultures est une première piste. A l'échelle de l'exploitation, «on peut faire des progrès en traquant les inefficacités dans l'utilisation de l'azote, ce qui peut être source de croissance économique pour l'éleveur», explique le chercheur. D’ailleurs, les effluents d'élevage (1,8 million de tonnes par an) représentent près de la moitié des apports annuels d'azote en France; le reste provenant essentiellement des engrais de synthèse (2,1 Mt).

En ce qui concerne la méthanisation, les spécialistes ont répété à plusieurs reprises que son impact sur les flux d’azote restait très limité. En revanche, les cultures et plus particulièrement les prairies jouent «un rôle majeur dans la gestion des excédents». Et particulièrement les légumineuses qui diminuent les entrées d’azote dans le milieu.

Une meilleure gestion des rotations de culture favorise également la gestion des excédents. «On a des connaissances sur le sujet, mais des progrès restent à faire.» Enfin, les chercheurs envisagent une approche plus radicale qui consiste à réduire très fortement les intrants, comme dans le bio. Ce qui veut aussi dire un changement total de système de production.

La révolution est-elle en marche? On peut se le demander lorsque les solutions à l’échelle du territoire sont abordées. «La recherche de synergies entre exploitations est nécessaire.» Autre solution peu compliquée à mettre en œuvre: l’aménagement paysager. Les scientifiques ont constaté que les zones humides et les haies favorisent la dénitrification. Mais surtout, la déconcentration des élevages avec une relocalisation partielle des productions semble faire des émules au sein de l’institut. Cette solution est née d’un constat: certains territoires sont entièrement dédiés à l’élevage (comme la Bretagne), d’autres à la culture des céréales (comme le bassin parisien).
«La politique agricole française a poussé la concentration des élevages dans certaines régions et les cultures dans d’autres. Il faut rééquilibrer tout cela!», constate Frédéric Gaiffe, éleveur laitier dans le Jura. Et si l’Inra considère que cette solution est complexe dans sa mise en œuvre, elle ne la rejette pas pour autant.
 
Mais les grands céréaliers accepteront-ils de renoncer à une partie très lucrative de leur production? Rien n’est moins sûr. Surtout que, dans le même temps, se tenait à Dijon le congrès annuel des céréaliers. Ceux -ci ont dénoncé «une écologie punitive qui les briderait dans leur volonté de produire plus et bien». Xavier Beulin, patron de la FNSEA, premier syndicat agricole français, a fustigé l’excès de réglementation française en ce qui concerne notamment les bassins d’alimentation de captage (BAC), dont la propreté de l’eau est particulièrement surveillée.
 
En matière de recherche, les agronomes de l’Inra ont identifié des besoins réels, notamment dans le domaine de la compréhension de la dynamique de l’azote dans les sols, des légumineuses, et le fonctionnement des zones humides. Ils souhaitent aussi travailler sur les outils d’aide à la décision et notamment les bilans azotés, domaine dans lequel les pays du nord de l’Europe ont pris une longueur d’avance.
 
En 2011, une étude européenne, l’European nitrogen assessment (ENA) tirait un premier bilan, à l’échelle européenne, du problème azote. Pour Gilles Billen, son coordinateur, l’expertise collective de l’Inra se place dans la suite de l’ENA, mais focalise sur l’élevage. «Elle va dans le même sens, précise les choses», affirme le chercheur du CNRS.
 
Pour lui, le colloque aura permis de souligner deux déséquilibres fondamentaux: le besoin de reconnecter l’élevage à l’agriculture. «Les éleveurs ne sont plus des agriculteurs. Ils ne sont pas des gestionnaires de la parcelle.» D’où la nécessité de faire de l’accompagnement agronomique. «Et ça marche bien», constate François Dubois de la Sablonnière, de l’Agence de l’eau Loire-Bretagne. Philosophe, Gilles Billen s’interroge sur notre alimentation basée à 65% sur des protéines animales contre 35% de végétales avant de proposer une autre solution: «Inverser cette proportion mettrait un frein à la production animale».
 
Enfin Christophe Chassande, représentant du ministère de l’agriculture, a voulu rappeler que le concept de «service environnemental rendu» n’existe pas au niveau européen. Faudrait-il alors l’envisager pour les agriculteurs vertueux? Quant à la présidente de l’Inra, elle a conclu ce colloque, riche en propositions, que la gestion des flux d’azote bénéficierait d’une vision plus coordonnée sur le plan national.
 
 


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