L’inextricable réforme du système électrique allemand

Le 10 janvier 2014 par Valéry Laramée de Tannenberg
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C'est Sigmar Gabriel qui devra résoudre l'impossible équation du financement du système électrique allemand.
C'est Sigmar Gabriel qui devra résoudre l'impossible équation du financement du système électrique allemand.
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En boostant les énergies renouvelables et en fermant son parc nucléaire, l’Allemagne entend réduire de 40% ses émissions de CO2. Si l’objectif est louable, l’économie du système reste à créer. Ce sera la priorité du nouveau gouvernement fédéral.

Ce sera l’une des priorités du cabinet Merkel 3. Réformer le système électrique allemand est devenu une urgence absolue, tant au plan économique ou social qu’environnemental. Pour la 4e année consécutive, le prix de gros de l’électricité devrait chuter, cette année. Selon plusieurs traders interrogés par Bloomberg, ce prix devrait s’établir aux environs de 36 euros le mégawatt: 6% de moins qu’en 2013 et 32% de moins qu’en 2010.

Les électriciens souffrent

Sans surprise, les revenus des grands électriciens fondent à vue d’œil. Cette année, le résultat net récurrent de RWE devrait pratiquement baisser de moitié par rapport à celui de 2013. Avec des conséquences à la clé. D’ici 2016, le géant d’Essen devrait mettre à la porte 16.000 salariés, sur les 67.000 que comptait le groupe au début 2013. Les coupes touchent aussi les investissements. Il y a quelques jours, Innogy, sa filiale renouvelable, a annoncé qu’elle réduisait de moitié la puissance de son champ éolien marin géant de Triton Knoll. De 600 à 900 MW seront finalement mis en service, au large du Lincolnshire, contre 1.200 MW initialement prévus.

Profitable pour les traders (en Allemagne, un térawattheure est échangé entre 7 et 10 fois), la baisse du prix de gros ne bénéficie pas forcément aux autres parties prenantes du marché de l’électricité. «Nous constatons aujourd’hui un écart croissant entre les coûts réels du système, les prix du marché et les coûts payés par le consommateur», rappelait un officiel allemand, lors d’un séminaire franco-allemand sur les énergies renouvelable organisé à Berlin, le 11 octobre dernier.

Moins c’est cher plus c’est coûteux

Vu de loin, moins l’électron est vendu cher sur les bourses de l’électricité, plus le prix du kilowattheure payé par le particulier augmente. Ce paradoxe s’explique essentiellement de deux façons. Une bonne partie des producteurs d’électricité renouvelable sont rémunérés par les tarifs d’achat (dégressifs et plafonnés), lesquels sont financés par une taxe, le prélèvement EEG. L’an passé, ce cousin de la CSPE[1] française a coûté 18,5 milliards d’euros aux consommateurs allemands (5,3 cents d’euro/kWh). Cette année, le montant de la facture devrait dépasser les 21 Md€.

Autre problème, le courant «vert» jouit d’une priorité d’injection sur les réseaux, au nom du merit order. En principe positive pour l’environnement et l’économie des secteurs éolien et solaire, cette disposition légale entraîne mécaniquement une hausse du prélèvement EEG. Elle contribue aussi à perturber les marchés de l’électricité, où certains jours de grands vents, le MWh allemand est vendu à prix… négatif. De quoi sabrer la rentabilité de moyens de production moins prioritaires dans l’ordre de bienséance économique, comme les centrales à gaz.

Tous les coûts augmentent

L’accroissement des capacités renouvelables apparaît donc bien comme à l’origine de l’inflation du montant des factures d’électricité. Emprunter pareil raccourci est un peu réducteur. Une part importante des champs éoliens et des fermes solaires allemands ne bénéficient pas des tarifs d’achat. Selon les dernières statistiques des 4 gestionnaires de réseau de transport allemands, les exploitants de 34.650 MW de capacités vertes (dont 26.500 MW éoliens), représentant 40% du parc renouvelable allemand et vendent leur production directement sur les marchés, sans toucher un cent de subventions. Par ailleurs, d’autres coûts ont explosé. En 2012, le coût de la production, du transport et de l’exploitation de toutes les centrales conventionnelles, facturé aux usagers, représentait 14,17 cents/kWh, contre 8,62 cents en 2000.

Faible bénéfice carbonique

Le bénéfice climatique est-il au bout de la pale d’éolienne ou du panneau photovoltaïque? Pas évident. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les électriciens d’outre-Rhin ont rejeté, en 2011, 351 millions de tonnes de CO2: autant qu’en… 1999. Malgré l’accroissement de leurs capacités renouvelables, le facteur carbone d’E.ON, de RWE et de Vattenfall s’est dégradé. En 2001, les trois énergéticiens émettaient respectivement 75, 125 et 71 Mt CO2. Leur facteur carbone (émission rapporté à la production) atteignait, respectivement toujours, 429, 700 et 394 grammes de CO2/kWh produits. Onze ans plus tard, le bilan est sombre: les émissions ont fortement progressé et le facteur carbone s’est dégradé.

Retour de King Coal

Cette évolution risque de se poursuivre. En Europe, les prix du charbon poursuivent leur dégringolade. Cette année, affirme Bloomberg, les électriciens du nord-ouest du continent paieront 82,4 dollars (99,3 €) leur tonne de charbon vapeur: 19% de moins qu’en 2013. Conséquence: les électriciens ferment des capacités au gaz naturel et construisent ou rouvrent des centrales au charbon. Dans les deux prochaines années, 8 centrales au charbon, dont une de 1.500 MWe, devraient être mises à feu en Allemagne.

Ce mouvement vers King Coal n’est pas freiné par le coût de l’émission du CO2. Depuis des mois, le prix du quota européen se traîne entre 4 et 5 €. Et les perspectives ne sont pas bonnes, là non plus. Les analystes estiment que le permis pourrait voir son prix doubler, cette année, sous l’effet du gel temporaire de l’allocation de 400 millions de quotas. Or les économistes du carbone rappellent que le prix du quota n’influera pas sur la stratégie des énergéticiens, tant qu’il restera inférieur à 25 €.

Financer 1.000 milliards d’investissements

Les perspectives environnementales du marché allemand restent incertaines. Pour parachever son Energiewende (grâce auquel l’Allemagne pourrait baisser de 40% ses émissions de CO2 entre 1990 et 2020), Berlin doit poursuivre le développement des énergies renouvelables. Publié en 2010, le plan national pour les énergies renouvelables estime que 45,8 gigawatts d’éolien, 52 GWc de solaire (photovoltaïque et solaire à concentration), 8,8 GW de centrales à biomasse et 4,3 GW d’hydroélectricité seront en service dans 6 ans. Pour le moment, le parc d’énergies vertes comprend essentiellement 33 GW d’éolien et 35 GWc de centrales solaires.

Ces installations devront être raccordées aux réseaux de transport et de distribution. Selon les projections du gouvernement fédéral et des 4 gestionnaires des réseaux de transport, 3.800 kilomètres de nouvelles lignes à haute tension devront être tirées (ou enterrées) d’ici 2020 pour équilibrer le réseau. Autre travail d’Hercule: la fermeture et le démantèlement du parc nucléaire, dont la méthode et le financement ne sont pas arrêtés.

Dans un entretien accordé au Frankfurter Allgemeine en février dernier, l’ancien ministre de l’environnement, Peter Altmaier, estimait à environ 1.000 Md€ le montant total du devis d’ici 2040; le seul poste des tarifs d’achat représentant 680 Md€ d’ici 2030. En l’état actuel, le système est incapable de financer pareil investissement, sans faire exploser la précarité énergétique. La balle a été astucieusement confiée à Sigmar Gabriel, ministre socialiste de l’économie et de l’énergie de la chancelière conservatrice Angela Merkel.



[1] CSPE: Contribution au service public de l'électricité

 



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