L'impossible bilan de Tchernobyl

Le 27 avril 2006 par Valéry Laramée, pour Enerpresse
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En cette fin avril, nombreuses sont les publications à livrer le «véritable» bilan humain de l'accident de Tchernobyl. Mais chacune étudiant des maladies particulières sur des populations différentes durant une période spécifique, il n'est pas vraiment possible de les comparer.

Rarement dans l'histoire des sciences, on aura publié autant d'études sur un même sujet: le bilan de l'accident de Tchernobyl. Le bilan? Les bilans plutôt. Car l'accident survenu le 26 avril 1986 n'a pas seulement tué, rendu malades et bouleversé la vie de centaines de milliers de personnes. Il a aussi contaminé des millions d'hectares, principalement en Biélorussie, en Russie et en Ukraine. Moins connu est le massacre des animaux domestiques, ordonné au début du mois de mai 1986 par les autorités soviétiques, au prétexte que les plumes et les poils allaient véhiculer les particules radioactives au-delà des limites de la zone d'exclusion. Quant aux études scientifiques, chaque anniversaire apporte son lot de nouvelles publications sensées faire enfin toute la lumière sur le plus grave accident du nucléaire civil. Et ce vingtième anniversaire plus que les autres.

C'est l'ONU qui a commencé, ou plus exactement le Forum Tchernobyl. Le 5 septembre dernier, ce consortium d'une centaine d'experts venus de l'AIEA, de la FAO, du Pnud, de l'OMS, du Pnue, de l'Ocha, de l'Unscear (1), de la Banque mondiale et d'institutions russes, biélorusses et ukrainiennes a rendu publiques deux ébauches de rapports sur les conséquences environnementales et sanitaires de l'accident. Dans la partie consacrée aux effets sur la santé («Health effects of the Chernobyl accident and special health care programmes»), le document estime, de manière non définitive, à 9.335 le nombre de décès qui pourront être attribués, sans discussion possible, au relâchement de radioéléments consécutifs à l'explosion de la tranche 4 de la centrale ukrainienne. Interrogé sur ce résultat, l'ancien ministre ukrainien chargé de la santé s'emporte. «Nous ne sommes pas d'accord avec les conclusions de l'étude de l'AIEA. Car elle ne prend en compte que les effets de l'irradiation, alors que nous tenons compte de tous les co-facteurs, comme le stress, les carences alimentaires», commente Dmitry Bazika. Dans un article paru, la semaine passée, dans The International Journal of Cancer, l'équipe du professeur Elisabeth Cardis (du Centre international de recherche sur le cancer, CIRC) va plus loin. En faisant tourner les études dosimétriques d'une quarantaine de pays européens sur des modèles informatiques, l'équipe du CIRC fait des estimations des accroissements de taux de cancers dans les populations européennes sur une longue période.«D'ici 2065, les prévisions établies par ces modèles indiquent 16.000 cas de cancers de la thyroïde et 25.000 cas d'autres cancers qui seront provoqués par les radiations de l'accident. Ces cancers pourront provoquer la mort de 16 000 personnes», estime Elisabeth Cardis, dans un communiqué.

Provisoires et imprécises (les chiffres du CIRC étant des ordres de grandeur), ces données sont critiquées par des associations et d'autres scientifiques. Selon Viatchelsav Grichine, de l'Union Tchernobyl, une association regroupant d'anciens liquidateurs russes, les radiations ont déjà tué 25.000 anciens sauveteurs et handicapé 70.000 autres. Des chiffres pas très éloignés (30.000 à60.000) de ceux établis, au début du mois, par l'étude Torch («The other report on Chernobyl») réalisée par les spécialistes britanniques Ian Fairlie et David Sumner, pour le compte du groupe des Eurodéputés Verts. Greenpeace ne pouvait rester en dehors du débat. L'organisation écologiste a financé une sorte d'expertise collective synthétisant les articles publiés par des équipes du monde entier, mais surtout russes, ukrainiennes et biélorusses. Ces résultats ne sont pas à prendre à la légère. Car, contrairement à la France, les registres de cancers des pays de l'ancienne URSS existent partout et sont bien tenus. Ce professionnalisme explique pourquoi des institutions aussi peu suspectes d'anti-nucléarisme que l'IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) collaborent avec des chercheurs ayant aussi participé à l'étude financée par Greenpeace. Des chercheurs, comme ceux du Centre de recherche de médecine radiologique de Kiev (CRMR), qui suivent, en permanence, 42.000 personnes. Dans son introduction «The Chernobyl catastrophe, consequences on human health», l'IRSN indique que «les publications les plus récentes estiment à 200.000 cas la surmortalité imputable à l'accident, entre 1990 et 2004, en Biélorussie, en Ukraine et en Russie.» Reprenant les travaux de Timothy Mousseau, de l'université de Caroline du Sud, le rapport annonce qu'entre 1986 et 2056, 270.000 personnes développeront des maladies à la suite de l'accident et 93.080 mourront d'un cancer. Mais les cancers ne sont pas tout. Les chercheurs des trois pays les plus touchés font état d'une hausse importante du nombre de malades atteints de pathologies respiratoires (asthme, notamment), digestives, urogénitales. Sans oublier les atteintes psychiatriques et neurologiques, en particulier pour les enfants exposés aux radiations dans le ventre de leur mère.



(1) Agence internationale de l'énergie atomique, Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, Programme des Nations unies pour le développement, l'Organisation mondiale de la santé, le Programme des Nations unies pour l'environnement, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires, et le Comité scientifique des Nations unies pour l'étude des effets des rayonnements ionisants.




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