L’hypersensibilité chimique multiple, maladie émergente

Le 19 février 2014 par Marine Jobert
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"Ton parfum, mon poison".
"Ton parfum, mon poison".
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Deux ex-salariés de l’entreprise Nutréa-Triskalia à Plouisy (Côtes d’Armor) ont été exposés à des pesticides auxquels ils attribuent la survenance d’une hypersensibilité aux produits chimiques multiples (MCS en anglais). Ce 20 février, la faute inexcusable de l’employeur sera examinée par le tribunal des affaires de sécurité sociale de Saint-Brieuc. Ce procès est l’occasion d’évoquer l’émergence d’une pathologie nouvelle: l’hypersensibilité aux produits chimiques multiples. Le Journal de l’environnement a interrogé Marion Tayol, la présidente de l’Association d’aide et de défense des personnes atteintes du syndrome d’hypersensibilité chimique multiple, qui représente quelque 400 personnes à travers la France.

JDLE - Hypersensibilité aux produits chimiques multiples. De quoi s’agit-il?

Marion Tayol - C’est une pathologie qui trouve ses origines dans l’après-guerre, période à laquelle l’exposition à la chimie de synthèse a augmenté de façon exponentielle. On ne faisait absolument pas attention à ce qu’on mettait, on utilisait la chimie à haute dose en toutes occasions… Pesticides, produits d’entretien, peintures, cosmétiques, teintures dans les habits, etc. Une ou deux générations plus tard, on en ressent les effets: nos adhérents ont perdu toute tolérance à ces produits.

C’est une affection complexe, car elle peut se manifester à travers de multiples symptômes, ce qui la rend difficile à identifier. Ce sont souvent des maux de tête, des troubles du langage, des difficultés de concentration ou des malaises plus ou moins graves en présence des produits chimiques (perte d’équilibre, jusqu’à l’évanouissement). Elle a été décrite dès les années 1950, reconnue et classée à l’OMS[1]. L’Allemagne et l’Autriche l’ont enregistrée comme maladie professionnelle. Et le Canada considère que 2 à 3% de sa population est chimico-sensible

La difficulté, c’est qu’il n’y a pas de marqueur biologique propre à cette pathologie. La seule façon de poser un diagnostic, c’est donc de faire un test: le Qeesi[2]. Il s’agit d’un questionnaire, mis au point par le professeur américain Claudia Miller. Il comporte 4 rubriques concernant respectivement la sévérité des symptômes, l’intolérance aux produits chimiques[3], d’autres intolérances et l’impact sur la vie quotidienne. Chaque rubrique contient 10 items, cotés chacun de 0 («pas de problème») à 10 («problème sévère ou handicapant»). Cela permet aux gens de savoir à quel niveau de la maladie ils se situent. Il y a très peu de médecins en France qui connaissent le MCS, on peut les compter sur les doigts d’une main. En général, les gens qui nous contactent ont beaucoup erré, au plan médical, avant d’identifier leur maladie. La plupart des allergologues ne connaissent pas le Qeesi et beaucoup pensent encore que c’est un syndrome d’origine psychosomatique. Mais on ne peut pas imputer ça à la détresse sociale des gens.

 

JDLE – Comment devient-on MCS? Quels sont les symptômes? Y a-t-il des publics privilégiés?

Marion Tayol - Cela dépend… Le déclenchement peut être consécutif à une exposition rapide et violente, comme ça a été le cas pour ces deux salariés bretons[4], qui ont été exposés à des pesticides à fortes doses et de façon brutale. Mais ce peut aussi être un phénomène de charge lente. Parmi nos adhérents, nous avons des chercheurs dans des laboratoires mal ventilés, des peintres en bâtiment, des gens qui travaillent dans des pressings, des coloristes chez des coiffeurs. Ou alors tout simplement une institutrice dont la salle de classe a été refaite avec une peinture non homologuée[5]. Tous ces gens ont en commun d’avoir été particulièrement exposés à des produits chimiques, mais des produits différents, dans des conditions différentes, avec des degrés et des fréquences de réaction différents.

 

JDLE – Intolérant un jour, intolérant toujours?

Marion Tayol - Oui et non. On passe souvent par une phase où il ne se passe pas grand-chose. Par exemple, vous habitez dans une habitation polluée, avec des matériaux qui relarguent des substances toxiques jour après jour. Personnellement, j’ai été intoxiquée par ma maison, composée de bois lourdement traité. Après l’avoir habitée pendant deux ans, j’avais mal à la tête, le teint jaune, le foie malade: j’étais l’ombre de moi-même. Je suis allée consulter, on ne m’a rien trouvé. Je suis même allée chercher du côté des maladies tropicales, sans succès… J’ai été obligée de procéder à une éviction: cela a consisté à ne plus revenir dans ma maison… On a acheté une autre maison, en faisant attention qu’elle n’ait pas été rénovée récemment. Mais il m’a fallu un an pour pouvoir y vivre de façon agréable, car tous les objets qui s’y trouvaient avaient été intoxiqués par les émissions de la maison précédente.

 

10 ans plus tard, je ne suis plus aussi réactive, mais je fais encore attention. Par exemple, je ne supporte pas un assouplissant particulier, issu de la pétro-chimie, qui me met mal même en croisant seulement un jogger dans la rue. Il m’est impossible d’aller dans un hôtel qui lave ses draps avec ce produit ou de travailler face à quelqu’un qui porte du parfum. Car une fois qu’on a été sensibilisé, les malaises peuvent réapparaître suite à une exposition à d’autres produits chimiques, pas forcément celui qui vous a fait réagir au départ. C’est ce qui jette les gens dans la confusion, car ils finissent par être agressés par «tout» (le produit à vitre, le parfum de la collègue, les savons…) ou ne plus pouvoir porter de vêtements foncés, qui nécessitent plus de teinture, et donc de molécules -qu’ils ne supportent pas.

 

JDLE – Les personnes qui se disent électrosensibles aux radiofréquences se définissent comme des sentinelles de l’environnement, capables de détecter des expositions à des seuils très bas. Etes-vous sur la même… longueur d’ondes qu’eux?

Marion Tayol - Parfaitement! L’origine de la maladie est la même, à savoir une sensibilisation au sein du cerveau. Et on souffre souvent des deux pathologies en même temps. Nous sommes plusieurs associations à vouloir nous regrouper, pour fonder une association qui porterait la question des maladies environnementales émergentes: mercure, électrosensibles, fibromyalgie, aluminium, etc. Nous avons des doléances communes, notamment de pouvoir disposer d’endroits où pouvoir se reposer. L’accès aux hôpitaux nous est par exemple interdit: les produits de désinfection nous sont insupportables, surtout en phase de sensibilisation. Le déni de ces maladies est problématique, même si on sent que leur prise en compte commence à être un peu plus dans l’air du temps qu’il y a 10 ans.

 



[1] Cette pathologie est répertoriée dans la classification statistique internationale des maladies et des problèmes de santé connexes. Cette «CIM-10» est une liste de classifications médicales codant notamment les maladies, signes, symptômes, circonstances sociales et causes externes de maladies ou de blessures, publiée par l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

[2] Qeesi: Quick Environmental Exposure and Sensitivity Inventory.

[3] 7 catégories d’agent chimiques sont incriminées: les solvants organiques et les composés organiques volatils (COV) contenus dans les parfums; les pesticides organophosphorés et les carbamates; les pesticides organochlorés; les pesticides de la famille des pyréthrinoïdes; le mercure contenu surtout dans les amalgames dentaires; l'hydrogène sulfureux; le monoxyde de carbone.

[4] Il s’agit de Stéphane Rouxel et Laurent Guillou.

[5] A lire: «Produits chimiques: L'Overdose - Et si vous étiez MCS ? (hypersensible chimique multiple)», de Célestine Delorghon, Editions Mosaïque Santé.

 

 



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