L’homme, propagateur d’espèces invasives et de cancers canins

Le 02 août 2019 par Romain Loury
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Un cancer vieux de plus de 6.000 ans.
Un cancer vieux de plus de 6.000 ans.

 

C’est le plus vieux cancer connu à ce jour: le sarcome de Sticker, maladie vénérienne du chien, est un cancer transmissible, apparu en Asie centrale il y a environ 6.200 ans. Son évolution génétique, qui fait l’objet d’une publication vendredi 2 août dans Science, révèle les déplacements humains au cours de l’Histoire.

Avec la néoplasie hémocytaire, qui affecte les bivalves, et la DFTD (Devil Facial Tumour Disease), qui décime les diables de Tasmanie, le sarcome de Sticker est l’un des trois cas de cancer transmissible d’un individu à l’autre. L’agent en cause est une cellule cancéreuse qui, chez le chien, se transmet lors d’un accouplement, et s’implante sur son nouvel hôte en échappant au système immunitaire.

Fait unique, ces cellules cancéreuses sont génétiquement identiques d’un individu à l’autre, et non dérivées d’une cellule saine de chacun d’entre eux –comme un cancer classique. Elles proviennent en effet d’un seul individu, en l’occurrence le premier chien chez qui cette cellule est apparue.

Le chien Zéro, quelque part en Asie

Selon une étude publiée vendredi 2 août par Adrian Baez-Ortega, du département de médecine vétérinaire de l’université de Cambridge (Royaume-Uni), et ses collègues, cet événement de mutagénèse est survenu il y a 6.200 ans (avec un large intervalle de confiance: 4000-8.500 ans), chez un chien vivant en Asie centrale ou en Asie du Nord[i].

Pour déterminer ce point de départ, les chercheurs ont séquencé les cellules cancéreuses de 546 chiens, issus de 43 pays et tous porteurs d’un sarcome, puis en ont dressé un arbre phylogénétique. Cet outil permet de déterminer, par des méthodes de datation génétique, quand et où les séquences ont divergé de leur tronc commun, ainsi qu’entre elles.

Première transatlantique il y a 500 ans

Cette horloge moléculaire révèle une propagation de la maladie très similaire aux déplacements effectués par l’homme au fil de son Histoire. Longtemps cantonnée à son aire d’origine, la maladie se propage en Europe et en Asie il y a 2.000 ans. Sur les pas des premiers navigateurs transatlantiques, elle traverse l’océan il y a 500 ans, abordant probablement en Amérique centrale, d’où elle se répand en Amérique du Nord et en Amérique du Sud.

L’expansion s’accélère il y a 300 ans, âge d’or des grands voyages maritimes: la souche américaine gagne l’Afrique à au moins cinq reprises, et revient en Asie, notamment en Inde (avec un détour par l’île de La Réunion), et en Europe. Dans le même temps, une autre lignée européenne colonise aussi l’Afrique, et fait son apparition en Australie. Il y a 100 ans, la maladie est présente partout.

Comme un journal de bord

«Cette tumeur s’est étendue à tous les continents, évoluant au cours de sa propagation. Les modifications de son ADN permettent de comprendre son histoire, où et quand elle s’est implantée, un peu comme un journal de bord», explique Adrian Baez-Ortega. De la même manière que les espèces envahissantes, dont le rythme d’apparition est lié à l’intensité des transports au cours des derniers siècles.

Transportée par des chiens embarqués comme compagnons de voyage, la maladie a en grande partie déserté les pays occidentaux, en raison du contrôle des chiens errants. Mortelle dans les rares cas où elle métastase vers d’autres organes, cette tumeur, qui affecte les parties génitales, se soigne très bien par chimiothérapie ou radiothérapie.

Autre intérêt de l’étude, cette lignée de cellules cancéreuses, la plus vieille connue à ce jour, permet aux chercheurs de mieux comprendre les mécanismes d’apparition des mutations au sein d’une tumeur, la transmission d’un individu à l’autre pouvant s’apparenter à une métastase.



[i] Sans s’épancher sur le sujet, l’équipe semble avoir revu sa copie: dans une étude publiée en février 2015, elle avait estimé la maladie encore plus ancienne, avec une apparition il y a 11.000 ans, en recourant à une autre méthode d’horloge moléculaire.

 



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