L’Europe veut enfin réutiliser ses eaux usées

Le 14 mai 2020 par Stéphanie Senet
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En France, de rares projets visent à irriguer des cultures avec des eaux usées traitées
En France, de rares projets visent à irriguer des cultures avec des eaux usées traitées

Le Parlement européen a adopté, le 13 mai, le règlement encourageant la réutilisation des eaux usées. Une pratique encore peu répandue en Europe mais qui devrait s’étendre dans les prochaines années, en particulier en France.

Dernière étape avant son entrée en vigueur. Le règlement européen sur les eaux usées a été adopté par les eurodéputés, deux ans après la proposition initiale de la Commission, présentée le 28 Mai 2018. Il entrera en vigueur 20 jours après sa publication, imminente, au Journal officiel de l’UE.

Avec l’objectif de quadrupler la réutilisation des eaux usées d’ici à 2025, pour atteindre 6,6 milliards de mètres cubes sur le vieux continent, ce texte s’avère essentiel pour limiter les pénuries d’eau accentuées par le changement climatique. Il permet notamment d’harmoniser les règles dans l’UE pour soutenir le marché intérieur des produits irrigués avec des eaux usées. Son application reste toutefois conditionnée au bon vouloir des Etats membres, qui ont la possibilité de s’y soustraire, selon l’accord trouvé en trilogue en décembre. Leur refus doit toutefois être dûment justifié selon des critères définis par le règlement.

Moins de 1% d’eaux réutilisées en France

La France est très en retard sur la question, avec un taux de réutilisation des eaux usées de 0,6%, contre 9% en Italie, 13% en Espagne et 80% en Israël. Les initiatives se multiplient toutefois depuis les années 2000. En 2019, le Cerema en a recensé 91 dans l’Hexagone, dont 63 projets opérationnels réutilisant directement les eaux traitées par les stations d’épuration. Environ deux tiers d’entre eux permettent d’irriguer des cultures (grandes cultures, maraîchage, verger, vigne et prairies), le dernier tiers étant dédié à l’arrosage (espaces verts, terrains de golf, hippodromes).

Leur progression reste faible à cause de nombreux projets avortés. "Ce décalage est notamment dû à la nouvelle réglementation française fixée par un arrêté de 2010 qui a imposé de nombreux critères et stoppé des projets", explique Catherine Neel, chargée de mission Eau et Déchets au Cereme. "Mais d'autres freins existent, dont un problème de viabilité économique, avec des subventions difficiles à obtenir, une frilosité de la filière agro-alimentaire, et un problème de formation des autorités environnementales en charge de ces dossiers, c'est-à-dire les inspecteurs en charge de la police de l'eau depuis une instruction ministérielle de 2016", poursuit-elle.

Des succès

Plusieurs projets affichent pourtant un franc succès, comme à Château-Renault (Indre-et-Loire), où deux agriculteurs irriguent totalement leurs cultures céréalières avec des eaux usées traitées. Selon la fiche descriptive du projet réalisée par le Cerema, l’idée est née d’un instructeur de la police de l’eau de la Direction des affaires sanitaires et sociales, à l’occasion de la modernisation de la station d’épuration en 2008. Son objectif : éviter les rejets dans la Brenne de mai à octobre. Le dispositif de réutilisation des eaux usées a coûté 1 M€ contre 2,7 M€ pour la station d’épuration. Une facture payée par la ville, avec l’aide de l’Agence de l’eau (32%)  et du département (22%).

De l’eau est désormais fournie gratuitement aux agriculteurs de mai à octobre (700 à 800 mètres cubes par jour), selon une convention conclue pour 6 ans. Les céréaliers paient seulement l’électricité due à la mise sous pression du réseau d’irrigation.

Vitesse supérieure ?

Les sécheresses estivales successives devaient logiquement multiplier ces projets. En conclusion des Assises de l’eau, le ministère de la transition écologique a fixé un objectif, non contraignant, de triplement de la réutilisation des eaux en 2025. De son côté, la Fédération des entreprises de l’eau (FP2E) vise 10% d’eaux grises réutilisées en 2030, selon un engagement pris en février dernier, «pour alimenter l’arrosage d’espaces verts, le nettoyage des voieries et dans certains cas l’irrigation», précise-t-elle. Mais le SRAS-CoV-2, persistant dans les eaux usées, risque de retarder cet essor.