L’EPR : un fiasco français

Le 09 juillet 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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La construction de l'EPR de Flamanville devra finalement coûter 19 milliards d'euros.
La construction de l'EPR de Flamanville devra finalement coûter 19 milliards d'euros.
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Dans le rapport particulièrement sévère qu’elle publie ce 9 juillet, la Cour des comptes instruit le procès de la filière nucléaire EPR. Avec sur le banc des accusés des industriels, rivaux et incompétents, des autorités de tutelle ignorant les signaux d’alarme, un électricien architecte qui ne pilote plus son chantier. Une question à 48 milliards d'euros: faut-il poursuivre la construction de ce réacteur hors-normes?

 

C’est l’histoire d’une machine qui devait assurer à l’Europe un leadership mondial dans la production d’électricité nucléaire. En 1989, Framatome et Siemens s’associent pour concevoir un nouveau type de réacteur, basé sur le Konvoi allemand. Projet technique, objet politique tiré par le moteur franco-allemand, l’European Pressurized Reactor (EPR) ambitionne aussi d’être le réacteur le plus sûr du monde. Son architecture évolue à mesure que les scientifiques tirent les enseignements des accidents de Three Miles Island (1979) et de Tchernobyl (1986). Il faudra en remettre une petite couche après les attentats du 11 septembre 2001.

Merveille technique, surpuissant (1600 MWe), l’EPR est promis à un avenir radieux, tant en France qu’à l’international. Nouvellement constitué autour de Framatome et Cogema (aujourd’hui Orano), le groupe Areva, son constructeur, entend faire de l’EPR l’outil de son émancipation vis-à-vis d’EDF. Dans les années 1970, le parc nucléaire français a été conçu par l’architecte-ensemblier EDF ; Framatome et Alstom se contentant d’un rôle de fournisseur.

un chantier d'à peine 4 ans

En 2003, Areva emporte l’appel d’offre lancé par l’électricien finlandais TVO. Le groupe livrera un EPR «clé en main» aux exploitants de la centrale finlandaise d’Olkiluoto. Sa présidente Anne Lauvergeon est en sûre, le réacteur sera bâti en moins de 4 ans : deux fois plus rapidement que la durée moyenne de construction d’un réacteur, à l’époque. La mise en service est prévue pour la mi-2009. Le montant du devis est estimé à 2,2 milliards d’euros. Dix-sept ans plus tard, la centrale n’est pas achevée. Les coûts flirtent avec les 9 milliards d’euros. Et nul ne sait quand la tête de série de la filière démarrera. Plombé par cet acte d’émancipation mal géré, Areva a fait faillite, avec la suite que l’on sait.

Rentables, les réacteurs chinois ? Dans la filière EPR, les réacteurs de la centrale chinoise de Taishan font figure d’exception : ils fonctionnent. Mises en service en 2018 et 2019, les deux tranches ont été construites avec (seulement) 5 ans de retard. Le montant de la facture n’est que de 60% supérieur au prévisionnel : une performance que l’on peut qualifier de remarquable pour des EPR. Pourtant, la Cour des comptes n’est pas persuadée qu’EDF fasse là encore une bonne affaire. L’énergéticien français est actionnaire à hauteur de 30% de l’exploitant. Or, la centrale doit impérativement vendre son électricité à 435 remimbi/MWh (58 €/MWh). Si la cour regrette de ne pas avoir eu accès à toutes les données «protégées par le secret commercial», il reste peu probable que des réacteurs qui ont, eux aussi, connu de nombreux aléas durant leur construction puissent produire un courant à un prix inférieur de moitié à celui annoncé pour les EPR français ou britanniques. «Si la mise en service des EPR est assurée, il n’est pas certain néanmoins que leur exploitation se traduise pour EDF par un succès économique», résume la Cour. 

Quelques mois après la signature du contrat finlandais, EDF commande à Areva un autre EPR. Celui-là devra être réalisé à Flamanville en 54 mois. Le tout pour un chèque de 3,8 milliards. Cela ne sera pas une partie de campagne. Pour corriger les dernières malfaçons, EDF a dû commander un robot américain qui devra refaire les soudures dans des tuyauteries vitales au bon fonctionnement du réacteur mais totalement inaccessibles. Selon les derniers calculs de la Cour des comptes, l’EPR de Flamanville coûtera plus de 19 milliards d’euros : presque un point de PIB français ! Et ne devrait pas démarrer avant l’été … 2023.

4.500 modifications

Comment expliquer pareils fiascos? Dans les deux cas, on retrouve les mêmes erreurs. A commencer par une sous-estimation de la durée de construction d’un réacteur hors normes, d’une effrayante complexité et pour lesquelles toutes les études préliminaires n’étaient pas achevées au moment du démarrage des chantiers.

Pour le réacteur normand, «les besoins en ingénierie de construction étaient estimés à 5 millions d’heures de travail ; il en faudra 22 millions. Près de 4.500 modifications ont été apportées depuis le début de la construction, entraînant régulièrement l’arrêt du chantier pour laisser le temps à l’ingénierie de traiter toutes les difficultés rencontrées», décrivent les magistrats de la rue Cambon.

Une partie du problème réside dans les relations exécrables entre Areva et EDF, deux groupes qui visaient le leadership mondial en matière de nucléaire. «Cette compétition entre les deux entreprises françaises n’a pas été arbitrée par les pouvoirs publics et a conduit dans une sorte de surenchère au lancement précipité des chantiers de constructions de ces deux EPR», souligne Pierre Moscovici, premier président de la Cour. Cette rivalité vaudra à l’industrie française de perdre, en 2009, un contrat réputé immanquable: la fourniture de 4 réacteurs aux Emirats arabes unis.

Des dérapages de coûts oscillant entre 100 et 700%

L’impréparation des chantiers causera de nombreux problèmes avec les sous-traitants et les fournisseurs. «Les relations contractuelles ont aggravé la faiblesse du pilotage technique du projet puisque les contrats n’intégraient, à leur signature, ni les aléas pourtant prévisibles compte tenu du caractère de tête de série du réacteur ni des mécanismes incitatifs qui auraient permis de prendre en compte le caractère incomplet du design A Flamanville, «sur les douze principaux contrats de l’EPR, onze présentent des augmentations de coûts comprises entre 100 et 700%», souligne la Cour.

Ces constructions inédites se déroulent avec peine. Et pour cause, les entreprises françaises n’ont pas construit de réacteurs depuis une quinzaine d’années. De nombreux savoir-faire ont disparu. La plupart des soudeurs intervenant sur l’EPR de Flamanville ont été recrutés hors de France.  

la responsabilité des administrations

Malgré les difficultés apparaissent rapidement, les chantiers sont en panne de pilote. Pas un seul conseil d’administration d’EDF ne met l’EPR à son ordre du jour entre 2011 et 2015. En Finlande, Areva met sur le compte de son client, TVO, et de l’autorité finlandaise de sûreté, le Stuk, les retards. Aucun des deux acteurs finlandais n’est pourtant responsable des pièces mal forgées au Creusot ou de l’incapacité des entreprises recrutées par Areva de couler du béton pendant l’hiver.

Les entreprises ne sont pas seules responsables. «Les administrations concernées, écrivent les magistrats, n’ont pas rempli leur rôle. Alors que les estimations initiales de la durée de construction et du coût de l’EPR de Flamanville 3 étaient manifestement sous-évaluées, elles n’ont réalisé ni évaluation de la rentabilité socio-économique du projet, ni analyse propre de l’impact des problèmes successifs rencontrés dans sa réalisation. Elles n’ont pas davantage alerté les ministres sur l’importance des aléas des chantiers d’Olkiluoto 3 et de Flamanville 3 et leurs conséquences. La liquidation d’Areva, qui a contraint le gouvernement à une restructuration coûteuse de la filière nucléaire, est survenue sans que des signaux d’alarme n’aient été envoyés en temps utile.» Il faudra attendre l'automne 2019 pour que le gouvernement français se décide à remettre de l'ordre dans la filière.

il est urgent d'attendre

Quelle suite à donner au feuilleton EPR? Les perspectives économiques des projets britanniques (Hinkley Point C et Sizewell B) sont sombres. Pourtant basées sur un «contrat béton», les perspectives de rentabilité du premier projet ne cessent de se dégrader. En Inde, malgré plus de 10 années de négociations, la vente de 6 tranches à Jaitapur reste encore un vœu pieux.

En France, EDF caresse l’idée de réaliser une demi-douzaine d'exemplaires d’un EPR optimisé, plus simple, moins cher. Problème: la réalisation de ces trois paires de réacteurs coûtera au bas mot 46 milliards d’euros. Soit 50% de plus que ce qu’avançait, en 2016, Xavier Ursat, directeur exécutif chargé de l’ingénierie et des nouveaux projets nucléaires chez EDF. «Nous considérons que ce chiffrage repose sur une méthodologie solide mais qu’il est encore incomplet à ce stade de développement du projet», tranche Pierre Moscovici.

Il est donc urgent d’attendre ! Le gouvernement s’est donné jusqu’au printemps 2023 (nouvelle date de lancement de Flamanville 3) pour lancer ou non ce nouveau programme nucléaire. D’ici là, il devra trouver un moyen de le financer. «Aucun nouveau projet ne saurait être lancé sans une forme de garantie publique, qui implique, pour justifier ce transfert de charge au consommateur ou an contribuable, que l’électricité produite par les réacteurs soit suffisamment compétitive», note Pierre Moscovici. Ce n’est pas gagné.

Le coût prévisionnel de l’EPR de Flamanville oscille toujours entre 110 et 120 euros/MWh. Presque trois fois plus cher que les dernières générations d’éoliennes marines.