L’environnement ne sortira pas gagnant de la pandémie

Le 13 mars 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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La baisse de l'activité économique de l'UE a fait baisser les émissions de NOx.
La baisse de l'activité économique de l'UE a fait baisser les émissions de NOx.
ESA

Si les effets à court terme de l’épidémie de coronavirus semblent favoriser l’assainissement de l’air urbain, les perspectives de reprise économique post crise laissent supposer que la préservation du climat ou de la biodiversité ne seront pas les priorités des politiques publiques. Autre inquiétude : les prochaines COP biodiversité et climat pourront-elles avoir lieu?

Il y a le bon côté de la pandémie. Au premier trimestre, la baisse de l’activité économique de la Chine a considérablement réduit d’un tiers la consommation d’énergies fossiles, entraînant une baisse du même ordre des émissions de CO2, de particules fines et d’oxydes d’azote au-dessus des régions industrielles. Un phénomène que l’on observe désormais aussi au dessus de l’Italie, en quarantaine depuis 5 jours.

Les restrictions aux déplacements internationaux imposées par un nombre croissant de pays vont aussi réduire l’activité des transports (et donc leurs émissions), à commencer par les compagnies aériennes.

moins d'avions en vol

Selon l’Union des aéroports français, le trafic a baissé de 20% au départ des plateformes hexagonales. Et l’interdiction faite aux voyageurs venant de l’Union européenne d’atterrir aux Etats-Unis ne devrait rien arranger. Chaque semaine, l’Atlantique nord est survolé par 3.500 avions assurant la liaison entre le Vieux et le Nouveau mondes. L’ International Air Transport Association (Iata, l’association internationale des compagnies aériennes) estime déjà, pour cette année, à 113 milliards de dollars (100 milliards d'euros) le manque à gagner pour les transporteurs aériens.

Le développement du télétravail, dans les pays en quarantaine ou presque comme l’Italie, la France, la Chine et maintenant l’Espagne, devrait aussi améliorer la qualité de l’air. Cela n’aura qu’un temps.

plans de relance

Car, de l’Empire du milieu, au Royaume-Uni, en passant par la France ou les Etats-Unis, on prépare l’après-pandémie, à coup de plans de relance de l’économie. Ce vendredi 13 mars, la présidente de la Commission européenne a annoncé une «flexibilité maximale pour les aides d’Etat et sur le pacte de croissance et de stabilité.» Traduction: les ministres des finances des 27 ont l’autorisation de faire tourner la planche à billets. 

«L’impact du coronavirus sur les marchés pétroliers n’aura qu’un temps. Mais les défis que doivent relever les pays producteurs seront toujours là, spécialement pour ceux qui sont très dépendants des revenus du pétrole et du gaz», indiquait le directeur exécutif de l’agence internationale de l’énergie (AIE), en début de semaine.

La relance devrait donc faire repartir à la hausse les émissions anthropiques de gaz à effet de serre. Cela s’était déjà produit au sortir de la dernière crise financière. En 2009, chose rare, la crise des subprimes avait fait reculer les émissions de CO2 mondiales de 1,2 % en un an. L’année suivante, les rejets carbonés bondissaient de plus de 4%.

Fatih Birol aurait pu également évoquer les pays industrialisés et émergents dont le bouquet énergétique n’a pas été sensiblement bousculé par le coronavirus. En tout cas, pas dans le bon sens.

moins d'investissements durables

L’AIE craint d’ailleurs que les énergéticiens, qui devront supporter les effets conjugués de la douceur de l’hiver (on consomme moins d’énergie) et de la baisse d’activité de l’industrie, réduisent leurs investissements dans les énergies renouvelables. Bloomberg New Energy Finance (BNEF) estime que l’on ne mettra ainsi en service que 108 à 143 GW d’éolien et de solaire, cette année, contre 121 à 152 GW prévus, il y a quelques jours encore. Cela reste non négligeable: l’an passé, les énergéticiens ont raccordé 115 GW de capacités vertes de production d’électricité dans le monde.

Le consultant spécialiste des marchés énergétiques souligne aussi que l’arrêt des chaînes de montage chinoises va grandement perturber l’essor du véhicule électrique (VE). L’entreprise chinoise CATL est l’un des premiers producteurs mondiaux de batteries pour VE. Mieux: Pékin exige que les VE vendus sur le marché local soient équipés de ces batteries produites par l’un des anciens fournisseurs d’Apple. Electrique ou thermique, une voiture dans le monde sur quatre est désormais vendue en Chine.

moins de COP en stock?

Autre dimension à prendre en compte: la préparation des grands rendez-vous internationaux. Prévu pour se dérouler initialement en Chine, les dernières discussions préparatoires à la COP Biodiversité de Kunming (Chine) ont finalement eu lieu à Rome. La ville éternelle étant désormais une cité morte: impossible de continuer. Ce qui pose aussi la question de la tenue du sommet mondial de la convention pour la diversité biologique prévu en octobre prochain.

Plus proche de nous: la tenue du sommet mondial de la nature de Marseille n’est plus garantie. «Pour l'instant le congrès est maintenu, mais il se peut qu'un report soit annoncé en fonction de l'évolution de la situation. La décision sera prise en avril», explique Sébastien Moncorps, directeur de la branche française de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Pareil sombre avenir est-il promis à la COP 26 Climat? Pas impossible.

le climat en visioconférence

«Le secrétariat de la convention a annulé toutes les réunions physiques qui auraient dû se tenir à Bonn jusqu'en fin avril ainsi que la semaine africaine du climat qui aurait dû avoir lieu à Kampala», explique Paul Watkinson, président de l’organe subsidiaire de conseil scientifique et technologique (SBSTA), un comité spécialisé du secrétariat de la convention climat.

Certains organes de la convention, comme le comité exécutif du mécanisme de Varsovie, tâtent de la visioconférence, dispositif qui ne peut pas mettre en relation plus d’une dizaine de personnes. «La grande incertitude sera le maintien ou non de la session de Bonn. Habituellement il y a environ 2.000 délégués, et entre 1.000 et 2.000 observateurs», rappelle l’ancien chef des négociateurs français. Difficile, dans de telles conditions de mener des discussions techniques par Internet.

Inquiétant, car c’est précisément au cours de cette réunion d’intersession de Bonn qu’auraient pu avancer certains points de la négociation, comme la rédaction des règles d’application du fameux article 6 de l’accord de Paris, un point resté lettre morte lors des deux dernières COP. «Si on ne peut pas maintenir la session, il faudra soit annuler totalement la préparation de la COP26 - ce serait un très mauvais signal, surtout après la déception de Madrid, ce serait également accepter que très peu de décisions puissent être prises à Glasgow», résume-t-il.

le rapport du Giec retardé?

Et si la parution des 4 tomes du 6e rapport d’évaluation du Giec (prévue entre les printemps 2021 et 2022) pâtissait du coronavirus? Nous n’en sommes pas encore là, mais la productivité des rédacteurs et de leurs relecteurs commence à décliner. Un seul exemple: le groupe de travail n°1 (les bases physiques). L’un de ses co-présidents, le Chinois Panmao Zhai, est en quarantaine. Anna Pirani, la responsable du groupe de soutien (TSU) l’est aussi, mais en Italie.

Pour autant, l’équipe a réussi à réunir «virtuellement» 250 à 300 chercheurs, se félicite Valérie Masson-Delmotte, l’autre co-présidente du groupe 1. La crainte est de ne pouvoir tenir l’ultime réunion de tous les auteurs principaux qui doit se tenir à Santiago du Chili, début juin. «La visioconférence n’est pas forcément adaptée pour ce genre de réunion, regrette la paléoclimatologue française. Car, il faut tenir compte de la diversité des fuseaux horaires, des milliers de commentaires à examiner, et de la faiblesse du réseau Internet dans certaines régions du monde, comme … l’Essonne.» Faut-il décaler dans le temps les travaux du Giec? «Ce serait très difficile, estime Valérie Masson-Delmotte. Car les chercheurs qui travaillent bénévolement pour rédiger ces rapports devront alors bouleverser l’organisation de leurs travaux, de leurs cours. Cela paraît improbable.»