L’électricité nucléaire française va coûter beaucoup plus cher

Le 03 janvier 2012 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Mettre les installations nucléaires aux nouvelles normes coûtera des dizaines de milliards d'euros.
Mettre les installations nucléaires aux nouvelles normes coûtera des dizaines de milliards d'euros.

L’Autorité de sûreté nucléaire va imposer d’importantes mesures de renforcement de la sûreté à EDF et Areva, notamment. Ces prescriptions vont inévitablement renchérir le coût du kWh atomique.

Le discours selon lequel «l'électricité produite en France est actuellement l'une des plus compétitives d'Europe» appartient, peut-être, au passé. Car si l’électronucléaire a encore un avenir dans l’Hexagone, ce ne sera plus du tout au même prix qu’aujourd’hui. Ce mardi matin 3 janvier, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a rendu public son rapport sur les évaluations complémentaires de sûreté (ECS, les stress tests) des 59 réacteurs nucléaires en service ou en construction et 20 autres installations nucléaires jugées prioritaires, à l’instar des réacteurs de recherche ou des usines du cycle du combustible. Ce document pèsera lourd dans l’avenir du système énergétique français, et pas seulement pace qu’il dépasse les 500 pages.
 
Synthèse des ECS réalisées ces derniers mois par EDF, Areva et le CEA et passées au crible par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) et par l’ASN, ce volumineux rapport indique clairement ce que d’aucuns subodoraient depuis des mois: les installations nucléaires ne sont pas conçues pour rester intègres après un enchaînement d’événements majeurs comme celui ayant entraîné la catastrophe de Fukushima. Pas plus que l’organisation de la gestion de crise, telle qu’elle existe actuellement.
 
A propos des réacteurs d’EDF, l’ASN souligne que la protection physique (digues, murs, portes étanches) contre les inondations de plusieurs centrales nucléaires «doit être améliorée», ainsi que la gestion des «moyens mobiles de pompage». Concernant le thème du séisme, l’ASN considère que «les inspections ont montré des lacunes sur plusieurs sites et que des progrès doivent être globalement réalisés sur l’ensemble des sites». Sont particulièrement visées: les centrales du Tricastin, de Fessenheim et du Bugey où la résistance des digues de protection au séisme inquiète le gendarme du nucléaire.
 
Dans les centrales du Bugey, de Fessenheim et de Gravelines (la plus grande de France), des travaux devront être réalisés pour améliorer la résistance aux tremblements de terre de certains bâtiments. EDF n’a pu démontrer à l’ASN qu’un réacteur isolé du reste du monde, à la suite d’un séisme ou d’une inondation, pouvait rester autonome (en électricité, carburant, huile, eau de refroidissement et air comprimé) 15 jours durant. Même chose pour les batteries devant être utilisées en cas de perte de l’alimentation électrique et de secours.
 
Le gendarme du nucléaire rappelle aussi qu’à plusieurs reprises, ces dernières années, EDF a été pris en défaut dans «la rigueur d’exploitation et la maintenance» des circuits de refroidissement des réacteurs de Cruas et de Fessenheim, l’un des éléments-clés de la sûreté.
 
D’autres problèmes ont été mis à jour sur les installations du cycle. En cas de fortes crues, l’usine Melox (où est fabriqué le combustible Mox) serait difficilement accessible par… bateau. Ce qui rend problématique une éventuelle reprise en main. Concernant le surgénérateur Phénix (à l’arrêt), le dispositif de contrôle des effluents gazeux n’est pas dimensionné au séisme. Ailleurs, ce sont les moyens de secours électriques qui pourraient être détruits, faute d’une protection suffisante aux tremblements de terre.
 
Au Tricastin, nombre de bâtiments ne sont pas dimensionnés pour résister à un séisme majeur, pas plus que les installations électriques de secours ou les locaux de repli en cas de crise. «Les exploitants respectent globalement les exigences de résistance au séisme prévues dans leur référentiel de sûreté mais auraient des difficultés à gérer une situation accidentelle consécutive à un séisme majeur, du fait de la perte des alimentations électriques, des moyens de communication, de la supervision de l’installation ou encore du non-dimensionnement au séisme de locaux annexes, des locaux de crise ou de repli, et des locaux abritant les moyens et les hommes de la FLS.» Par ailleurs, les zones de stockage des «matières enrichies» ne sont pas totalement protégées contre les inondations.
 
Les exploitants de La Hague n’ont pas étudié le comportement de leur dispositif anti-inondation (par la pluie) en cas d’épisode pluvieux particulièrement important ou de tornade. Par ailleurs, la sécurité de l’approvisionnement électrique et du refroidissement des piscines de stockage des combustibles n’est pas assurée, en cas de pépin. Durs constats pour Areva.
 
Mais qu’on ne s’y trompe pas. Pas plus EDF qu’Areva, le CEA et, sans doute, la plupart des autres exploitants d’installations nucléaires, en France et à l’étranger, n’ont imaginé la possibilité de devoir affronter un cataclysme comme celui du 11 mars dernier. Cela étant, l’ASN est bien consciente que l’acceptation du nucléaire passe par une réaction rapide et d’envergure. Surtout en cette période pré-électorale.
 
Raison pour laquelle elle entend imposer aux industriels de l’atome toute une série de prescriptions, dont certaines ne seront pas indolores. Comme nous le révélions le 7 novembre dernier, le gendarme du nucléaire va imposer la mise en place de «noyaux durs». Imaginées par l’IRSN, ces nouvelles «dispositions matérielles et organisationnelles» doivent permettre à un opérateur de maîtriser les fonctions fondamentales d’une installation dans des situations extrêmes. D’une unité à l’autre, les réponses seront différentes: réinstallation de tableaux électriques, renforcement d’ancrage de tuyauteries, construction de bâtiments anti sismiques pour protéger les moyens et les équipes de secours, etc. Preuve que l’ASN ne rigole pas: les industriels doivent lui fournir leur plan d’action, installation par installation, d’ici le 30 juin prochain. Les bureaux d’études ne vont pas chômer.
 
Comme l’avait proposé le patron d’EDF, Henri Proglio, l’ASN ordonne aussi la constitution d’une force d’action rapide nucléaire (Farn): un dispositif national d’intervention. Regroupant des équipes spécialisées et des matériels (du groupe électrogène à l’hélicoptère de transport en passant par des camions tout-terrains), cette Farn devra pouvoir relever des équipes d’un site accidenté et mettre en œuvre des moyens de secours complémentaires en moins de 24 heures. Plus facile à dire qu’à faire, semble-t-il, car la Farn ne sera pleinement opérationnelle que fin 2014.
 
Très mauvaise surprise apportée par Fukushima: les piscines d’entreposage des combustibles feront l’objet d’un traitement particulier. Que ce soit dans les centrales nucléaires ou dans les usines de traitement des combustibles usés, elles devront désormais être équipées de systèmes «renforcés» pour éviter tout risque de dénoyage des barres de combustible.
EDF et Areva devront aussi étudier comment améliorer la protection de leurs ouvrages contre des crues exceptionnelles ou de fortes montées des nappes phréatiques.
La bonne gestion d’une crise n’étant pas seulement le fait des personnels de l’exploitant, mais aussi des sous-traitants (qui à certains endroits d’une centrale nucléaire représente jusqu’à 18% des personnels), l’ASN va renforcer le contrôle et la formation de ces prestataires externes. Ceci devant être codifié dans un prochain arrêté fixant les nouvelles règles générales relatives aux installations nucléaires de base (INB). Ce texte durcira aussi les référentiels de sûreté des INB, notamment sur les aspects sismiques et inondations.
 
Certes, contrairement à ce qu’espéraient anti-nucléaires et certains politiques, aucun réacteur (notamment ceux de Fessenheim) ne sera fermé. Pour autant, le programme présenté ce matin par l’ASN n’est pas à prendre à la légère. Les exigences de l'ASN «correspondent à des travaux et des financements massifs, des centaines de personnes à recruter et à former», explique André-Claude Lacoste, soulignant qu'un seul diesel de secours protégé coûte, pour chacun des 59 réacteurs, «plusieurs dizaines de millions d'euros pièce». Au total, les prescriptions de l’autorité de sûreté représentent «un investissement de dizaines de milliards d’euros», de l’aveu du président de l’ASN.
 
Dans un communiqué, le Premier ministre a assuré que le gouvernement veillerait auprès des exploitants à ce que «l'intégralité des demandes» formulées par l'ASN soit respectée, et ce «dans le calendrier imposé». Le ministre de l'énergie réunira EDF, Areva et le CEA le 9 janvier, afin de «définir le calendrier de mise en œuvre des demandes» du gendarme du nucléaire, ont annoncé aujourd’hui ses services.
 
S’il faut se féliciter de la célérité avec laquelle les experts, les autorités et les industriels tricolores ont intégré les premiers «retours d’expérience» du cataclysme du 11 mars, les conséquences s’en feront sentir longtemps sur l’industrie nucléaire française. André-Claude Lacoste rappelle qu’il a fallu une décennie pour tirer toutes les conclusions de Three Mile Island et de Tchernobyl. Les scientifiques n’iront pas plus vite cette fois-ci.
 
Pour EDF, le durcissement des normes de sûreté pourrait amener l’électricien national à réviser quelque peu son business model. Depuis des années, l’ancien monopole électrique planche sur un allongement de la durée de vie de ses réacteurs à 40, voire 60 ans. En 2009, Jean-Marc Miraucourt, directeur adjoint de la division Ingénierie nucléaire de l’électricien, rappelait que pour faire tourner ses réacteurs au-delà de 40 ans, EDF prévoyait d’investir 400 M€ par tranche, entre 2015 et 2035. Montant total de l’up grading: plus de 20 Md€.
 
Le financement de ce programme n’est pas encore assuré. Mais le groupe semi-public fait le forcing auprès de la Commission de régulation de l’énergie et des pouvoirs publics pour pouvoir augmenter d’environ 20% le prix du kilowattheure. Aujourd’hui, nous n’en sommes plus là. Même si elles ne seront mises en œuvre qu’à moyen terme, les prescriptions de l’ASN font exploser le montant du devis des travaux.
 
Deux grandes options s’ouvrent donc pour le plus gros exploitant nucléaire du monde. La plus «simple» est de faire accepter une forte hausse du prix de l’électricité. Ce qui n’est pas gagné à 100 jours du premier tour de la présidentielle. Autre possibilité: revoir à la baisse son programme d’allongement de la durée de vie des centrales. Ce qui revient à prévoir la construction de nouveaux moyens de production, en substitution des réacteurs que l’on préfèrera arrêter plutôt que moderniser. Dans les deux cas, les Français devront payer leur courant plus cher. C’est aussi ça la conséquence de Fukushima.



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