L’ASN dessoude l’EPR de Flamanville

Le 20 juin 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Les réparer, oui. Mais comment ?
Les réparer, oui. Mais comment ?
ASN

 

Le démonstrateur français de l’EPR devrait accuser un nouveau retard de trois ou quatre ans. 

EDF et l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) viennent d’ajouter un nouvel épisode à la prodigieuse série catastrophe de l’EPR de Flamanville (Manche). Le 19 juin, en une lettre de quatre pages, le gendarme du nucléaire français a douché les espoirs de l’électricien semi-public de pouvoir démarrer l’an prochain le premier réacteur EPR de l’Hexagone: le triste épilogue du feuilleton des soudures litigieuses. 

Tout commence en 2017. Cette année-là, EDF alerte l’ASN de la découverte d’un «écart» sur des soudures des tuyauteries principales du circuit secondaire du réacteur EPR en cours de construction dans le Cotentin. Faute d’avoir reçu de Framatome (aujourd’hui filiale d’EDF) le bon cahier des charges, la société Nordon-Ponticelli n’a pas réalisé, dans son atelier de Nancy, des soudures à la qualité requise.

Chimie et mécanique

«Pour résumer, le matériau d’apport nécessaire à la réalisation de cette soudure de 4 cm d’épaisseur n’est pas le bon, nous ne sommes pas sûr de sa composition chimique ni de son comportement mécanique», explique Julien Collet, directeur général adjoint de l'ASN.

Cette malfaçon a été détectée à huit reprises dans l’un des endroits les plus inaccessibles de la centrale normande: l’espace situé entre les deux parois de l’enceinte de confinement du bâtiment réacteur.

Pour se voir autorisé à simplifier certains dispositifs de sûreté, EDF a obtenu pour ces tuyauteries vitales la certification «exclusion de rupture». En clair, ces tubes de 70 cm d’acier et leurs soudures sont conçus et fabriqués pour ne jamais rompre quelles que soient les conditions.

Exclusion de rupture

Hélas, comme le note le nouveau président de l’ASN, Bernard Doroszczuk, «ces exigences renforcées n’ont pas été atteintes sur certaines soudures du circuit de vapeur principal de l’EPR de Flamanville, et notamment sur les huit soudures situées entre les deux parois de l’enceinte de confinement du réacteur.»

L’exclusion de rupture: un délire réglementaire imposé à EDF et à ses sous-traitants? Même pas. «Ces niveaux de qualité, qui ont été fixés par EDF, ont été atteints sur les EPR d’Olkiluoto [Finlande] et de Taishan [Chine], et même sur le réacteur de Civaux 2, le dernier REP à avoir été construit en France», insiste le gendarme en chef de l’atome français.

Démarrer sans réparer

Pour ne pas retarder de nouveau la mise en service de la troisième tranche de la centrale de Flamanville, EDF proposait à l’ASN le deal suivant: démarrer l’EPR en 2020 et n’effectuer les réparations que plusieurs années plus tard, compte tenu du «caractère hautement improbable du risque de rupture», comme l’indique une note que l’électricien a adressé, le 3 décembre dernier à l’autorité de sûreté.

A force tourner le problème dans tous les sens, le gendarme de l’atome considère au contraire que le risque de rupture des soudures «au regard du nombre et de leur nature des écarts ne peut plus être considéré comme hautement improbable.»

D’autant qu’EDF est incapable de s’engager sur un calendrier de réparation. Parce que ces tuyauteries et leurs soudures ne pouvaient céder, les conséquences d’un tel accident n’ont pas été étudiées. Impossible dans ces conditions pour l’exploitant ou l’ASN de se prononcer, dans l’immédiat, sur un niveau de sûreté. «D’autant, rappelle la commissaire Sylvie Cadet-Mercier que les modélisations qui seraient nécessaires pour pouvoir le faire nécessitent des années de travail.»

66 soudures litigieuses

C’est donc fort logiquement que l’ASN préconise que toutes les soudures litigieuses soient refaites avant la mise en service du réacteur. Cela vaut, bien sûr, pour les 8 soudures situées entre les deux parois de l’enceinte, mais aussi pour les 58 soudures du circuit d’évacuation de la vapeur du circuit secondaire également victimes de malfaçons.

EDF prévoit de faire refaire ces dernières, à partir de l’automne prochain. «Compte tenu du travail à réaliser, cela reste compatible avec une mise en service en 2020», juge Julien Collet. Pour les 8 autres, logées dans un manchon d’acier qui recouvre les tuyauteries insérées entre deux parois de béton, il faudra imaginer d’improbables moyens d’intervention. Ce qui prendra probablement plusieurs années, estime Bernard Doroszczuk.

Un désastre industriel. Lancée en 2007, la construction de l’EPR de Flamanville devait durer 5 ans, pour un coût de 3,3 milliards. Avant la dernière décision de l’ASN, EDF prévoyait de mettre en service son démonstrateur en 2020, pour un coût de 10,5 milliards, environ. Le montant de ce devis devra de nouveau être revu à la hausse.

Dans un communiqué, EDF indique prendre connaissance de la décision de l’ASN. L’industriel «analyse actuellement les conséquences de cette décision sur le planning et le coût de l’EPR de Flamanville, et fera, dans les prochaines semaines, un point précis sur la suite du projet.»

C’est peu de dire que la nouvelle est un véritable coup de massue pour l’électricien. Selon toute probabilité, le démarrage du prototype français de l’EPR ne devrait plus intervenir en 2020, mais en 2023, voire en 2024. 2024, c’est d’ailleurs l’année durant laquelle EDF devra aussi changer le couvercle — un peu trop carboné pour être honnête — du réacteur.

En attendant, les juristes vont devoir plancher. Car, il apparaît plus que probable qu’il faudra modifier de nouveau le décret d’autorisation de l’EPR qui prévoit une mise en service de Flamanville 3 le 24 mars 2020 au plus tard.

La bourse a déjà fait ses comptes: ce jeudi, l’action EDF abandonnait plus de 3% de sa valeur. Ce n’est probablement pas fini.



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