L’Arctique aux avant-gardes du réchauffement

Le 25 septembre 2019 par Romain Loury
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L'Arctique, région du monde la plus affectée
L'Arctique, région du monde la plus affectée

Chaque décennie, la banquise arctique perd 12,8% de sa surface. Ces changements sont «sans précédent depuis au moins 1.000 ans», estime le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) dans un résumé de son rapport sur les océans et la cryosphère, publié mercredi 25 septembre.

Entre 2006 et 2015, le Groenland a perdu, en moyenne, 278 milliards de tonnes de glace par an, soit deux fois plus qu’en 1997-2006. Quant à l’Antarctique, le rythme est pour l’instant plus faible (155 milliards de tonnes de glace par an), mais le rythme de fonte a triplé dans le même temps, selon le résumé pour décideurs du SROCC[i], publié à l’issue de la 51ème session du Giec, qui s’est tenue du 20 au 23 septembre à Monaco.

La fonte des pôles, conjuguée à celle des glaciers d’altitude, constitue la première cause de montée du niveau de la mer: chaque année, elle entraîne une hausse de 1,8 millimètre du niveau marin, soit la moitié des 3,6 millimètres observés entre 2006 et 2015. Si le Groenland devance pour l’instant l’Antarctique, ce dernier pourrait bien le rattraper à la fin du 21ème siècle.

Une banquise en peau de chagrin

L’Arctique est la région du monde où les effets du réchauffement sont les plus marqués: entre 1979 et 2018, la banquise est en net recul, et ce quel que soit le mois de l’année. «Le rétrécissement de la banquise atteint très probablement 12,8% (±2,3%) par décennie. Ces changements sont probablement sans précédent depuis au moins 1.000 ans. La banquise s’est amincie, avec une transition vers de la glace plus récente: entre 1979 et 2018, la proportion de surface constituée de glace âgée d’au moins 5 ans a décliné d’environ 90%», constate le Giec.

La fonte de la banquise va se poursuivre, et ce même en cas de réchauffement très atténué: s’il est limité à +2°C en 2100, le risque de voir un mois de septembre sans banquise arctique s’élèvera à 10%-35%, contre seulement 1% s’il est restreint à +1,5°C. Idem à terre, où la couverture neigeuse de l’Arctique en juin a diminué de 13,4% par décennie depuis 1967.

Or cette banquise, du fait de sa blancheur, joue un rôle crucial de miroir réfléchissant vis-à-vis des rayons solaires. En raison de cette baisse d’albédo (rapport de l’énergie lumineuse réfléchie à l’énergie lumineuse incidente), la mer devrait capter plus d’énergie, accroissant ainsi le réchauffement.

Le permafrost, source de gaz à effet de serre

Quant au permafrost, sa température s’est élevée de 0,29°C entre 2007 et 2016. Le dégel de ce sol, qui à l’échelle mondiale contient deux fois plus de carbone que l’atmosphère, constitue une véritable ‘bombe climatique’: le permafrost pourrait libérer des quantités faramineuses de CO2 et de méthane dans l’atmosphère, renforçant encore plus le réchauffement.

Pour l’instant, le permafrost fait l’objet d’«incertitudes importantes: les études actuelles ne permettent pas d’affirmer si le dégel à grande échelle s’accompagne déjà d’émissions de CO2 et de méthane», rappelle la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte, coprésidente du groupe 1 du Giec. Ce que les experts qualifient de «preuves de niveau moyen, avec un faible niveau d’accord» («medium evidence with low agreement»).

L’incertitude se dissipe pour l’horizon 2100: en cas de scénario RCP2.6 (voir encadré), le permafrost de surface (entre 0 et 4 mètres de profondeur) devrait voir sa superficie diminuer de 24%. Dans un scénario RCP8.5, le déclin devrait atteindre 69%, libérant des dizaines à centaines de milliards de tonnes de carbone. Si la végétation arctique pourrait en partie éponger cet afflux (un verdissement des toundras est déjà observé), elle ne suffira certainement pas à tout absorber.

Les experts du Giec ont évalué dans leur rapport deux types de scénarios climatiques. Les plus optimistes, les RCP2.6, prévoient une hausse moyenne de +1,6°C sur la période 2081-2100 par rapport à 1850-1900. Plus pessimistes, les scénarios RCP8.5 (dits ‘tendanciels’ ou ‘business as usual’) prévoient une hausse moyenne de +4,3°C.

La fonte du permafrost n’a pas que des effets climatiques : elle déstabilise aussi les sols, menaçant des infrastructures urbaines, de transport et de communication. Or «la majorité des infrastructures en Arctique sont situées dans des régions où le dégel du permafrost devrait s’intensifier vers la moitié du siècle», note le Giec.

Autre conséquence humaine, pas forcément négative pour tout le monde, la fonte de la banquise devrait faire place à de nouvelles routes maritimes. Notamment le passage du Nord-ouest (au nord du Canada) et celui du Nord-est (au nord de la Russie), qui font entrevoir la possibilité d’un transport plus rapide. Au risque d’accélérer la dégradation d’écosystèmes déjà sous forte pression.

L’Antarctique, continent à part

Quant à l’Antarctique, le résumé du Giec confirme l’accélération de sa fonte, mais la situation de sa banquise est moins tranchée que pour celle de l’Arctique: aucune tendance nette ne se dégage pour l’instant, en raison d’une forte variabilité interannuelle et de signaux divergents d’une région à l’autre. La partie occidentale connaît ainsi un retrait, tandis que la partie orientale tend au contraire à s’étendre.

Pour Théophile Bongarts Lebbe, chargé de mission à la Plateforme Océan et climat, l’océan Arctique et l’océan Austral sont «deux océans totalement différents: le premier est entouré de terres, tandis que le second entoure une terre. L’océan Austral est séparé des autres océans par le courant circumpolaire, le plus important, le plus profond et le plus rapide au monde. Il se comporte de manière très différente de l’océan Arctique, et c’est la raison pour laquelle il est pour l’instant moins impacté. Il est protégé par ce courant… du moins jusqu’à un certain point».



[i] Rapport spécial sur l’océan et la cryosphère dans un contexte de changement climatique

 



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