L’antibiorésistance, aussi la faute des industriels

Le 17 juin 2015 par Romain Loury
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NDM-1: âgée de 5 ans, déjà mondialisée
NDM-1: âgée de 5 ans, déjà mondialisée
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La médecine humaine et l’élevage agricole sont-ils les seules sources d’antibiorésistance dans le monde? Pas vraiment, estime l’association américaine SumOfUs au terme d’une enquête sur l’industrie pharmaceutique. En recourant à des sous-traitants chinois et indiens, peu avares de rejets environnementaux, le secteur est aussi responsable de cette menace sanitaire.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la résistance des microbes aux antibiotiques entraînerait déjà 700.000 morts par an dans le monde, et pourrait en faire 10 millions par an d’ici 2050. De plus en plus difficiles à traiter, certaines maladies pourraient en effet devenir plus mortelles. D’autant que la recherche de nouveaux antibiotiques, économiquement peu attractive, est quasiment au point mort.

Parmi les causes les plus souvent évoquées, l’usage abusif d’antibiotiques en médecine humaine et dans les élevages. Dans ces derniers, ils sont encore massivement utilisés comme promoteurs de croissance des animaux -usage interdit dans l’Union européenne depuis 2006-, ainsi qu’en prévention des maladies. Et ce à des doses sous-thérapeutiques, susceptibles de favoriser l’émergence de bactéries résistantes.

Lutte contre la surconsommation, recherche de nouveaux médicaments: tels sont les deux axes que l’OMS, très inquiète du phénomène, met en avant dans son cadre juridique international pour lutter contre l’antibiorésistance, un document publié en mars. Aucun mot en revanche quant aux étapes de production, qui pourrait constituer aussi une pièce importante du puzzle.

90% des principes actifs fabriqués en Chine

Dans son enquête, l’association SumOfUs révèle la forte pollution engendrée par les usines fabriquant les principes actifs des médicaments, dont 90% sont produits en Chine. Hors de tout contrôle sérieux, ces usines rejettent en masse des principes actifs d’antibiotiques dans l’environnement, y favorisant ainsi l’émergence de bactéries résistantes. Idem en Inde, où transitent la plupart de ces molécules, «retravaillées» puis revendues à l’industrie occidentale ou indienne.

Aux abords des usines pharmaceutiques d’Hyderabad (Inde), une étude citée par SumOfUs a ainsi retrouvé des taux astronomiques d’antibiorésistance, avec 86% des bactéries prélevées devenues insensibles à une vingtaine de molécules. Un record environnemental, et une véritable bombe sanitaire, d’autant que ces bactéries ont tendance à échanger leur matériel génétique, et donc leurs résistances, avec d’autres bactéries.

Etrange coïncidence, la Chine et l’Inde ont vu leur taux d’antibiorésistance bondir ces dernières années. Selon une étude de 2012 citée par SumOfUs, il aurait augmenté de 22% sur une période de 6 ans en Chine, contre 6% dans le même temps aux Etats-Unis.

Et c’est en Inde qu’est apparue, en août 2010, une première souche d’entérobactérie NDM-1, résistante aux carbapénèmes, des antibiotiques utilisés en dernier recours. Depuis, le caractère NDM-1 s’est étendu à d’autres bactéries, dont des salmonelles et l’Escherichia coli, avec des épidémies survenues en France, aux Etats-Unis et au Japon.

De «bonnes pratiques» à visibilité réduite

Qui fait donc tourner ces «mauvaises usines», comme les surnomme SumOfUs? Dans son enquête, l’association lâche quelques noms, dont les Américains Pfizer et McKesson, l’Israélien Teva (numéro un mondial des médicaments génériques) ou encore l’Indien Aurobindo.

Selon SumOfUs, le problème réside dans le fait que les «bonnes pratiques de laboratoire» (BPL), nécessaires à l’entrée de tout médicament sur les marchés américain et européen, ne mentionnent aucun critère environnemental.

Certes, plusieurs leaders du marché (Pfizer, Merck & Co, Roche, Novartis, Bristol-Myers Squibb, GlaxoSmithKline, Johnson & Johnson, etc.) ont volontairement rejoint la Pharmaceutical Supply Chain Initiative (SCPI), qui édicte des critères, notamment environnementaux, sur la chaîne d’approvisionnement.

Mais «le manque de transparence quant à l’origine des principes actifs fait qu’il est difficile de vérifier si ces critères sont respectés. Ce qui signifie que de nombreuses compagnies américaines et européennes peuvent simplement se cacher derrière l’opacité de leur chaîne d’approvisionnement, et ignorer les problèmes environnementaux liés à la production de leurs médicaments», juge SumOfUs.

Pour l’association, les entreprises doivent cesser de commercer avec ces usines polluantes. Quant aux autorités sanitaires occidentales, elles doivent amender les bonnes pratiques de laboratoire, afin qu’y figurent des règles environnementales, tout en exigeant une plus grande transparence des grandes compagnies quant à leurs fournisseurs asiatiques.



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