L’agriculture fera-t-elle sa révolution climatique?

Le 11 décembre 2015 par Romain Loury
Imprimer Twitter Facebook Linkedin Google Plus Email
L'agroforesterie, pompe à carbone
L'agroforesterie, pompe à carbone
DR

Lancée en début de COP 21, l’initiative «4 pour 1.000», dont l’objectif est d’accroître la séquestration de carbone dans les sols agricoles, pourrait faire d’une pierre trois coups: atténuation, adaptation, sécurité alimentaire. Si l’idée est simple, sa mise en œuvre pourrait être complexe, à bien des niveaux.

Une initiative «historique», qui va «changer la donne de manière absolue en matière de changement climatique», une «opportunité d’aspirer tout le carbone atmosphérique»: Dennis Garrity, ambassadeur Zones arides à la convention-cadre des Nations unies sur la lutte contre la désertification, n’a pas de mots assez élogieux pour qualifier l’initiative «4 pour 1.000», lancée mardi 1er décembre.

L’idée a en effet de quoi séduire: il s’agit, grâce à l’agro-écologie, l’agroforesterie, la couverture des sols, la diversification des cultures et les semis directs sans labour, de permettre le stockage de carbone dans les sols agricoles, qui le perdent à grande vitesse sous les coups de l’agriculture conventionnelle.

Responsable d’un quart des émissions de gaz à effet de serre (GES), l’agriculture pourrait donc se transformer en important puits de carbone, apport indispensable à l’atteinte d’un réchauffement limité à 2°C, et a fortiori à 1,5°C.

Mieux que cela: des terres plus chargées en matière organique «résistent mieux à la sécheresse, retiennent mieux l’eau, nécessitent moins d’engrais et permettent de meilleurs rendements», rappelle au JDLE Alain Vidal, directeur des partenariats et de la stratégie au Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR).

Outre l’atténuation, la séquestration du carbone dans les sols serait donc facteur d’adaptation et de sécurité alimentaire. Ce qui n’est pas négligeable, alors que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) prévoit que la production devra s’accroître de 70% d’ici 2050 pour satisfaire la demande alimentaire.

Changer les mentalités

Si le concept est simple, sa mise en œuvre pourrait l’être un peu moins. D’une part, parce que l’idée que l’agriculture puisse constituer une solution au changement climatique peine à faire son chemin. En témoigne l’absence du terme «agriculture» dans la version actuelle du projet d’accord, qui lui préfère celui de «sécurité alimentaire»: en matière de GES, l’agriculture est le plus souvent considérée comme un inévitable poids, rarement comme un levier d’action.

Mais le principal blocage réside dans le monde agricole lui-même: «Nous avons besoin d’un changement culturel, particulièrement chez les agriculteurs commerciaux», juge Dennis Garrity. «Depuis 50 ans, nous vivons sur le même paradigme [celui de l’agriculture conventionnelle, dont les dégâts environnementaux ne sont plus à démontrer, ndlr], et la plupart des agronomes que je connais sont incapables de penser en-dehors des clous», ajoute-t-il.

Une prise de risque à assurer

Au-delà des accords juridiques et des consciences, l’initiative «4 pour 1.000» pourrait connaître bien des obstacles sur le terrain: comment persuader les paysans du Sud, dont l’immense majorité vit dans la grande pauvreté, de se lancer dans l’aventure, alors que les rendements pourraient transitoirement baisser?

«Il faut trouver la bonne combinaison d’incitations financières, d’assurance pour le risque, d’autres formes de subvention», juge Jean-Paul Moatti, PDG de l’Institut de recherche pour le développement (IRD). «Il faut fournir aux agriculteurs des incitations financières pour leur permettre de faire ce qui est bon pour eux», renchérit Dennis Garrity.

Des programmes de micro-assurance pour de petits agriculteurs souhaitant se convertir à l’agro-écologie sont déjà en cours, notamment en Inde et au Nigéria, ajoute Alain Vidal, selon qui il s’agit d’impliquer la finance climatique sur le sujet.

Pas que la science

Et surtout ne pas reproduire les mêmes erreurs que celles commises avec l’agriculture conventionnelle: calquer au Sud les solutions du Nord. «Il ne s’agit pas d’impliquer uniquement des agronomes et des pédologues: il faut aussi des experts en économie, en sciences sociales, afin d’analyser au mieux les contextes, les pratiques et les savoirs locaux», juge Claudine Ramiarison, directrice générale de la recherche scientifique de Madagascar.

Autre crainte, la tentation pour «Big Ag» d’utiliser l’agriculture climato-intelligente (CSA, selon l’acronyme anglais) comme cheval de Troie pour de nouveaux produits «climato-compatibles», mais asservissant les agriculteurs. Accusée de faire du greenwashing, la Global Alliance for Climate-Smart Agriculture (GACSA) est ainsi vivement critiquée par les associations, qui la jugent infiltrée par l’industrie des engrais minéraux.

Qualifiant la GACSA d’«auberge espagnole», «très ouverte et pas prescriptive», Alain Vidal reconnaît que la CSA est un concept «plutôt anglo-saxon». Quant à l’initiative «4 pour 1.000», plusieurs associations ont récemment fait part de leur inquiétude quant au risque de dérive, mais ont finalement décidé d’y adhérer, dont France Nature Environnement (FNE).

Des preuves de concept à apporter

La séquestration du carbone pose par ailleurs bien des problèmes scientifiques: les capacités dépendent fortement de la nature du sol et du climat. Si l’on dispose de données par pays, elles sont encore très fragmentaires. Et pour un sol donné, on ignore souvent quel paquet de mesures agricoles sera le plus efficace pour absorber et retenir le carbone.

Dans le cadre de «4 pour 1.000», le CGIAR compte prochainement soumettre au Fonds vert pour le climat un projet de transition agro-écologique portant sur 7 pays du Sud [1], d’un coût de 200 millions d’euros. Objectif, obtenir en 7 ans une hausse de 20% des rendements agricoles, tout en réduisant de 15% les émissions par les sols. «De premières preuves de concept» pourraient être présentées à la COP 22, en décembre 2016 à Marrakech, espère Alain Vidal.

[1] Colombie, Sénégal, Ouganda, Ghana, Tanzanie, Népal et Vietnam.



A suivre dans l'actualité :

Sites du groupe

Le blog de Red-on-line HSE Compliance HSE Vigilance HSE Monitor

Les cookies assurent le bon fonctionnnement de nos sites et services. En utilisant ces derniers, vous acceptez l’utilisation des cookies.

OK

En savoir plus