L’agriculture en 2050 : sobre, capitaliste, productiviste ou citoyenne ?

Le 13 mars 2020 par Stéphanie Senet
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Dans 10 ans, l'agriculture sera plus locale. Mais après ?
Dans 10 ans, l'agriculture sera plus locale. Mais après ?

Dans son rapport Agri 2050, le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) dessine les tendances agricoles attendues en 2030 et imagine quatre scénarios fondamentalement opposés en 2050. Un sujet en or pour le débat national sur l’agriculture, reporté à la mi-avril à cause du Covid-19.

C’est une agriculture tournée vers la santé des consommateurs, la préservation de l’environnement et la vie des territoires que décrit le CGAAER en 2030. Soit un essor des agricultures locales, « dé-mondialisées », et non productivistes. Ces fermes seront plus nombreuses que les exploitations productivistes, basée sur de grandes superficies, qui évoluent pour fournir désormais aussi bien les marchés de commodités et d’exportations que les marchés locaux, y compris en bio.

Alimentation diversifiée

Selon cet opus, le menu d’un Français sera plus varié dans 10 ans. Une évolution qui s’avère favorable à l’essor des produits locaux, alicaments, végétarisme, végétalisme, veganisme, et flexitarisme, ainsi qu’à une réduction du gaspillage.

Equilibre fragile

Au niveau économique, les exploitations agricoles restent fragiles et ne conservent un équilibre que grâce à des revenus extérieurs dont les paiements pour services environnementaux. Les exportations françaises se réduisent. Une exploitation sur cinq aura disparu. De leur côté, les consommateurs voient leur pouvoir d’achat baisser et estiment que la politique agricole a favorisé les producteurs. Aucune révolution agricole n’a encore eu lieu.

Sobriété savante

Côté prospective, les auteurs ont ensuite imaginé quatre scénarios différents pour 2050, selon l’acceptation de prix alimentaires plus élevés, les progrès technologiques, la prise en compte du changement climatique et de la biodiversité, les politiques agricoles nationale et européenne. Premier d’entre eux, le scénario d’une «sobriété savante» montre l’avènement d’une agriculture soumise à l’évaluation de ses impacts sur le climat, l’air, la terre, les océans et les écosystèmes. Ses externalités négatives sont moindres et davantage compensées. Les pertes et gaspillages se sont très nettement réduits, aussi bien dans la production agricole que dans l’exploitation forestière, grâce à de nouvelles pratiques de production, stockage et transport. Au niveau démographique, la croissance mondiale ayant été contenue, la demande alimentaire n’a pas explosé. Au niveau français, la production de viandes et d’aliments pour le bétail ont chuté au profit d’un essor des protéagineux et des légumineuses. Les biocarburants n’ont pas décollé. L’agriculture «écologique»[1], respectueuse des cycles biologiques et des écosystèmes, représente 70% de la production totale. Elle consomme moins d’espaces, de fertilisants, de pesticides, de produits vétérinaires, d’eau et d’énergie. Une révolution induite par la demande sociétale plutôt que par les pouvoirs publics.

Capitalisme environnemental

Le deuxième scénario envisagé est celui d’un capitalisme environnemental. Plus pessimiste, il décrit un monde en proie aux catastrophes climatiques, étés caniculaires, hivers polaires et autres tornades. L’opinion publique a perdu confiance dans les instances internationales et les ONG. Les impacts environnementaux et sociaux des échanges sont désormais régulés par le marché. Une nouvelle gouvernance mondiale émerge à l’instar du E7, regroupant la Chine, l’Inde, le Brésil, le Mexique, la Russie, l’Indonésie et la Turquie. Des géants technologiques et logistiques sont apparus, favorisant l’essor des cultures verticales, spatiales, hydroponiques, de l’algoculture, la production d’insectes et l’élevage sur l’eau. L’objectif zéro perte et zéro gaspillage alimentaire est atteint dès 2040. La France participe activement à cette révolution et dispose d’un surplus de terres agricoles utilisées pour la reforestation et la production d’agro-carburants.

Renouveau productiviste

Troisième hypothèse: un renouveau productiviste. Les agricultures régionalisées jusqu’en 2035 n’ayant pas tenu leurs promesses (perte d’exploitations, perte de revenus agricoles, hausse des importations), l’agriculture retourne à une exploitation intensive et compétitive avec un accent plus marqué sur la protection des ressources. Comme dans le scénario précédent, des géants technologiques émergent et le E7 a supplanté le G7. Alors que les conflits se développent dans le monde (guerres de l’eau), l’Europe se tourne vers l’agriculture high tech, la chimie verte et les agro-carburants. Un modèle qui favorise les exploitations à forte intensité capitalistique, et l’essor des capitaux étrangers.

Citoyens des territoires

Dans le dernier scénario, ce sont les citoyens qui ont repris la main sur leur alimentation, au niveau des territoires. Le contexte international reste dominé par les catastrophiques climatiques, les conflits liés à l’eau et les migrations tandis que les citoyens rejettent en masse le transport sur longue distance, la déforestation importée et le gaspillage alimentaire. Au niveau national, la campagne est devenue un refuge et trois types de territoires ruraux se distinguent: en lien avec les villes, avec un projet d’avenir, et en repli sur eux-mêmes. Ce qui génère trois types d’agriculture : plus urbaine (pour l’alimentation et l’énergie), florissante avec des circuits courts, ou de subsistance. Relocalisée, l’alimentation favorise l’essor des productions maraîchères et des légumineuses et les exportations sont réduites à peau de chagrin. Ce qui fait chuter les émissions de gaz à effet de serre, protège mieux l’environnement et améliore la santé des citoyens. La société de consommation a laissé la place à la société de l’implication. Tout un programme.



[1] Les auteurs ne la définissent pas précisément, laissant le champ ouvert aux interprétations