L’Ademe par ceux qui l’ont faite

Le 16 mars 2017 par Valéry Laramée de Tannenberg
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La lutte contre la précarité énergétique, l'un des chevaux de bataille de l'Ademe.
La lutte contre la précarité énergétique, l'un des chevaux de bataille de l'Ademe.

La semaine passée, l’agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie célébrait son 25e anniversaire. Une aventure collective qui reflète la montée des préoccupations environnementales dans la société.

Durant ce dernier quart de siècle, les ministres de l’Environnement, du Développement durable, de l’Ecologie puis de l’Environnement sont passés. Elle est restée. Elle, c’est l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) : un monument dans le monde de l’environnement français.

Palanquée de missions

Bras séculier de l’Hôtel de Roquelaure, l’Ademe a la haute main sur les déchets, l’énergie, la dépollution des sols, la qualité de l’air et la lutte contre le bruit. Cette palanquée de missions est le fruit de l’histoire. Créé en 1992, cet établissement public à caractère industriel et commercial (Epic) n’a pas surgi du néant.

Trois agences

Soucieux de relancer sa politique, le fugace gouvernement d’Edith Cresson décide de fusionner trois agences thématiques : l’Agence française de la maîtrise de l’énergie (AFME), l’Agence nationale pour la récupération et l'élimination des déchets (Anred) et l’Agence pour la qualité de l’air (AQA). « A l’époque, les personnels de ces trois agences étaient très inquiets, très méfiants vis à vis de ce projet », rappelle Michèle Pappalardo, la conseillère d’Etat qui pilota le rapport entérinant le rapprochement.

Fusion entre inégaux

Il ne s’agissait pas d’une fusion entre égaux. « Avec ses 500 personnes et ses directions régionales, l’AFME faisait figure de poids lourd devant les 30 personnes de l’AQA et la centaine d’ingénieurs et de techniciens de l’Anred, tous ou presque installés à Angers », se souvient Daniel Béguin, le grand patron des déchets à l’Ademe jusqu'en 2015.

Le choc du contre-choc

Autre crainte : la perte de compétences. «L’agence était soumise à la volonté de ses trois ministère de tutelle[1]. Et durant les 10 années qui ont suivi le contre-choc pétrolier, l’Etat a complètement laissé tomber les questions d’économies d’énergie. Il a fallu attendre l’arrivée à la présidence de Pierre Radanne pour que l’Ademe s’intéresse à cette question qui était à la pointe de l’action de l’AFME », commente Bernard Laponche, ancien DG de l’AFME, justement.

Directeur sans équipe

Directeur du programme prioritaire « Effet de serre », Cédric Philibert confirme : « Tout directeur que j’étais, je n’avais pas d’équipe. J’avais beau avoir l’énergie, les renouvelables et l’effet de serre dans mes attributions, l’essentiel de mon travail consistait à aiguillonner les politiques des autres directeurs et à proposer des arbitrages pour l’utilisation du produit de la taxe parafiscale sur la pollution de l’air. »

La loi déchets de 1992

Pour l’Etat, l’Ademe arrive à point nommé. Le parlement vient d’adopter la loi de 1992 sur les déchets. Dans leur grande sagesse, députés et sénateurs ont donné dix ans à la France pour moderniser sa gestion des résidus. « C’était une formidable inflexion politique, estime Daniel Béguin. On fixait un cadre ambitieux et on se donnait les moyens d‘atteindre l’objectif, en partie grâce à la création de la taxe sur la mise en décharge, perçue et distribuée par l’Ademe. » On est désormais loin des campagnes publicitaires animalières de l’Anred ou des incunables de l’AFME. « En France, on n’a pas de pétrole mais on des idées. »

Grande époque

C’est la grande époque ! En quelques mois, la France de l’emballage, de la récupération, des services techniques des collectivités se met en marche. On créée les premiers éco-organismes (Eco-Emballages et Adelphe). On installe les premières collectes sélectives d’ordures ménagères (à la suite des pionniers : Dunkerque, La Rochelle, notamment). On explore de nouvelles voies de valorisation des matières collectées. « Auparavant, la recherche portant sur les déchets était méprisée », se souvient Daniel Béguin. «La taxe sur la mise en décharge a permis à l’Ademe de financer des programmes de recherches pour mieux connaître les gisements, évaluer les performances des technologies, sans oublier l’aspect socio-économiques des projets qui nous étaient soumis », rappelle à son tour Dominique Dron, alors directrice du programme prioritaire Déchets.

Invention de la rudologie

A l’université du Mans, un professeur de géographie, Jean Gouhier, invente la rudologie. Cette science toute nouvelle aidera les services techniques des collectivités, l’Ademe et les entreprises spécialisées à caractériser les flux de déchets, première étape de la stratégie de collecte et de valorisation. Grâce au soutien des équipes de l’Agence et aux aides des éco-organismes, la France se couvre de centres de tri. Les Français découvrent le tri, le recyclage, la valorisation énergétique. Parallèlement, ils considèrent un peu moins la Nature comme un dépotoir. La modernisation est en marche.

Modeste budget

Elle ne progresse pas au même rythme pour tous les sujets, cependant. Jeune ingénieur belge, Jean-Louis Bal rejoint l’Ademe en 1992 comme directeur du programme prioritaire des énergies renouvelables. A l’époque, le budget est modeste (100 millions de francs en 1992[2]), tout comme les réalisations sur le terrain. En huit ans, l’Hexagone n’accueille que 62 MW éoliens (contre 12.000 MW en 2016). Le premier grand combat du futur patron du Syndicat des énergies renouvelables : « Négocier les premiers tarifs d’achat de l’électricité d’origine renouvelable. » En 2001, son interlocutrice au ministère de l’Environnement est une certaine Virginie Schwarz, future directrice générale déléguée de l’Ademe.

L’énergie de Pierre Radanne

Malgré le dynamisme de ses délégués régionaux et la défiscalisation des investissements réalisés en Outre-Mer, l’Ademe peine à faire mieux qu’installer quelques milliers de chauffe-eau solaires aux Antilles et à la Réunion. Tout change (ou presque) avec l’arrivée à la présidence de l’agence de Pierre Radanne. Ex-directeur-adjoint du cabinet de la ministre de l’Environnement d’alors, Dominique Voynet, l’homme n’est pas un inconnu pour les adorateurs du kWh. Dans ses vertes années, ce nordiste a été l’un des piliers des Amis de la Terre, avant de devenir le délégué Nord-Pas-de-Calais de … l’AFME.

Accompagner Kyoto

« Après des années d’un total désintérêt pour les sujets énergétiques, l’Etat y est revenu par l’angle climatique », se souvient-il. En 1998, le monde vient de signer le protocole de Kyoto qui oblige une quarantaine de pays industrialisés à « réguler » leurs émissions de gaz à effet de serre. « Ma feuille de route était d’accompagner la mise en œuvre du protocole sans oublier de lutter contre les pollutions et de poursuivre la modernisation de la gestion des déchets », poursuit l’ancien premier P-dg de l’Ademe.

Retrouvailles

Mais, souvent laissée de côté par ses ministres de tutelle, l’Agence s’était un peu endormie. « Il n’y avait pas eu de recrutement, le personnel avait vieilli, il fallait accroître les moyens humains. » Au prix d’une guerre de tranchée avec Bercy, Pierre Radanne obtient 100 postes supplémentaires. Il arrache aussi la création des Espaces Info Energie, premières structures locales de conseil sur les économies d’énergie, indépendantes et dédiées au grand public. Un des conseillers de Dominique Voynet n’a pas ménagé ses efforts pour sortir le sujet énergie de l’ombre : Bernard Laponche, ex-patron de Pierre Radanne à l’AFME.

Les élections présidentielles de 2003 sont un désastre pour la gauche plurielle, emmenée par le premier ministre Lionel Jospin. L’ancien premier secrétaire du PS ne franchit pas le premier tour du scrutin, largement remporté par la suite par Jacques Chirac qui s’offre ainsi son second mandat.

Les milliards de la transition

Quelques semaines plus tard, Pierre Radanne doit laisser la place à Michèle Pappalardo. Bien qu’elle ait laissé un bon souvenir aux « Adémiens », la « créatrice » de l’Ademe ne peut profiter d’un quelconque état de grâce. L’échéance de 2002 de la loi sur les déchets est passée. Et l’Agence est menacée de chômage technique. Par ailleurs, la guerre reprend avec Bercy. « Pierre Radanne avait obtenu des créations de postes mais le ministère des Finances n’a jamais voulu accorder les crédits pour les payer », résume-t-elle. Fort heureusement, reste l’énergie.

Énergie et climat

Après un débat national, organisé par la ministre de l’Industrie Nicole Fontaine, la France se dote, en juillet 2005, d’une loi programmatique. Ses objectifs : 21 % d’électricité et 50 % de chaleur renouvelables en 2010. Auparavant, l‘Agence avait décroché l’organisation d’un plan national de prévention de la production de déchets. Les deux principaux piliers de l’Ademe étaient sauvegardés. Un autre va poindre avec l’incitation donnée aux collectivités locales de préparer leur stratégie climatique (d’atténuation, surtout) : le fameux plan Climat.

Bataille budgétaire

La problématique climatique sera de nouveau au cœur des discussions du Grenelle Environnement, qui occupera la France verte (mais pas seulement) entre septembre et décembre 2007. En 2008, l’agence est présidée par l’une des chevilles ouvrières du Grenelle : Chantal Jouanno. Conseillère du président Sarkozy pour les questions environnementales, la sous-préfète normande doit mettre en œuvre les décisions du Grenelle « alors que les outils manquaient totalement », se souvient-elle. En moins d’un an, la championne de France de karaté prépare le lancement du Fonds démonstrateur de recherche (précurseur des Investissements d’Avenir) et, comme ses prédécesseurs, livre bataille contre ses administrations de tutelle : « la DGEC voulait tout simplement récupérer la gestion des fonds déchets et Chaleur. Ça n’a pas été possible. »

Investissements d’avenir

Consacrée opératrice de la transition écologique par les lois Grenelle, l’Ademe voit son rôle évoluer. Depuis 2010, l’Agence gère une partie de l’argent levé par les différents grands emprunts. Il s’agit de financer des programmes de R&D sur les énergies renouvelables, la valorisation des déchets ainsi que des démonstrateurs de la transition écologique et énergétique et des réseaux électriques intelligents. L’Ademe récupérera 4 % des 57 milliards empruntés par les gouvernements Fillon, Ayrault et Valls. Soit les 2,4 milliards que lorgnaient le CEA (pour les renouvelables) et l’Agence nationale de la recherche.

Précarité énergétique

De quoi susciter quelques appétits. « Il y a vingt ans, quand nous voulions améliorer la gestion des déchets des industriels, nous devions demander une audience pour être reçus, maintenant ce sont eux qui font la queue devant notre porte », ricane un ingénieur. « L’Ademe est devenue un guichet de distribution de subventions », se lamente Bernard Laponche. Sévère ! Car, sous les présidences de Philippe Van de Maele, de François Loos et, depuis 2013, de Bruno Léchevin, l’Agence s’est ouverte à des problématiques nouvelles. « C’est là que l’on m’a fait prendre conscience de la gravité de la précarité énergétique », confirme Chantal Jouanno, qui engage un programme de lutte contre la pauvreté énergétique en région Île-de-France. Un sujet qui ne quitte pas le cœur de l’ancien syndicaliste Bruno Léchevin.

Vision critique

Lequel n’est pas monomaniaque : « L’Agence est un formidable réservoir de créativité et d’expertise, toujours en lien avec le terrain », souligne-t-il. Un bouillonnement d’idées qui déborde parfois dans le débat public. Avec certaines ONG, l’Ademe fut l’une des rares institutions publiques à critiquer le bilan (certes avec retard) environnemental des agrocarburants de première génération. De quoi faire grincer des dents du côté du ministère de l’Agriculture ou de la FNSEA.

Vision d’avenir

Autre pavé dans la mare : le Facteur 4. L’ancien ministre de l’Industrie François Loos fit phosphorer ses équipes sur la capacité de la France à diviser par quatre ses émissions de GES en quarante ans. Verdict des experts adémiens : « C’est possible. » Mais, note le président Loos, « à condition d’inventer les obligations et de les mettre en place ». Dernièrement, l’Ademe a démontré la possibilité d’alimenter l’Hexagone en électricité uniquement à partir de sources d’énergies renouvelables. Ce qui a fortement déplu en haut lieu. « Pourquoi est-ce si perturbant ? Après tout, il ne s’agit que d’un scénario », s’interroge Michèle Pappalardo.

Jusqu’où aller trop loin ?

Initiateur de la modernisation de la gestion des déchets, soutien aux énergies renouvelables, raviveur de la flamme des économies d’énergie, l’opérateur de la transition écologique se doit aussi d’avoir une vision d’avance. Ne serait-ce que pour conseiller au mieux le gouvernement. « Le problème, persifle la toute nouvelle présidente de la 7e chambre de la Cour des comptes[3], c’est que, lorsque on leur explique quelque chose, les politiques font semblant de comprendre mais trouvent plus tard que nous allons trop loin. » Jusqu’où l’Ademe peut-elle aller trop loin ? Visiblement, la question ne taraude pas encore les candidats à la présidentielle. Car, contrairement à ce qui menace sa lointaine cousine américaine (l’EPA), aucun impétrant à l’Elysée ne demande la tête de l’agence d’Angers. Pourvu que ça dure.



[1] Environnement, Recherche et Industrie.

[2] Soit 15 M€.

[3] En charge des transports, de l’agriculture, de l’aménagement du territoire et de l’environnement.

 



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