Jim Skea: «L’objectif de 1,5°C a été fixé par les gouvernements»

Le 19 octobre 2018 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Jim Skea, lors de l'élaboration du résumé pour décideur du rapport spécial du Giec.
Jim Skea, lors de l'élaboration du résumé pour décideur du rapport spécial du Giec.
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Jim Skea est l’un des co-présidents du groupe III du Giec, celui des solutions. A ce titre, le chercheur écossais a participé à la rédaction du rapport spécial sur les conséquences d’un réchauffement de 1,5°C. Pour ce professeur ‘d’énergie durable’ à l’Imperial College de Londres, l’atteinte d’un tel objectif passe par une transformation massive et rapide de nos sociétés. Explications.


Pouvons-nous dire que la lutte contre le changement climatique est un projet de société?
L’un des messages du rapport spécial du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) est que la stabilisation du réchauffement à 1,5°C n’est possible qu’au prix d’une vaste et rapide transformation sociétale, économique et technologique. Donc, oui, c’est un programme qui concerne et engage toute la société.


En France, pratiquement aucun parti n’a réagi à la publication du rapport spécial du Giec. Est-ce le cas outre-Manche?
Non, ce n’est pas le cas. Juste avant la publication du rapport, la principale formation d’opposition, le parti travailliste, a publié un plan visant à ce que le pays atteigne la neutralité carbone en 2050. Quelques jours plus tard, le gouvernement lançait une réflexion pour trouver les meilleures solutions pour atteindre les objectifs fixés par l’Accord de Paris. Le changement climatique est un sujet désormais au cœur de la politique britannique.


Ce qui explique sans doute en partie les bons résultats obtenus par le Royaume-Uni en la matière?
Il est vrai que nous nous sommes fixé, il a longtemps, des objectifs de décarbonation à long terme, avec des budgets carbone intermédiaires. Notre corpus juridique est donc robuste. Mais si nous avons pu réduire de 40% nos émissions de CO2 en un quart de siècle, c’est parce que nous avons pratiquement exclu le charbon de la production d’électricité. Nous avons fait le plus facile. Les prochaines réductions d’émission seront plus difficiles à atteindre, même si ces objectifs ne nous mènent pas (encore) sur la voie du 1,5°C.


Comment convaincre entrepreneurs, élus locaux, citoyens, ceux qui vont devoir conduire les transformations, de le faire?
Vous devrez avoir beaucoup de courage (rires). L’agenda fixé par le rapport 1,5°C est très ambitieux. Mais cet objectif n’a pas été fixé par les scientifiques. Ce sont les gouvernements, lors de la COP 21, qui nous ont demandé s’il était encore possible de stabiliser le réchauffement à ce niveau, et si tel est le cas, quels étaient les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir. C’est ce que nous avons fait, le plus honnêtement et le plus scientifiquement possible dans ce rapport. Il est clair que ce ne sera pas facile, parce que cela n’a plus rien à voir avec le Business as usual.

 

On ne va pas beaucoup motiver les citoyens avec ce genre d’argument.
Il faut évidemment initier un mouvement social d’ampleur qui, seul, permettra de réaliser les transformations sociétales nécessaires, changer le système de transport, développer le véhicule électrique, faire évoluer les comportements au quotidien. Vous remarquerez qu’on ne dit pas aux gens ce qu’ils doivent manger pour réduire leur bilan carbone. Ils le prendraient mal. Nous n’y arriverons que si nous parvenons à combiner des transformations sociétales, de nouvelles technologies et les changements de comportements.

 

Les gens n’ont pas forcément envie de changer leurs habitudes. Et puis, entre la volaille et le poisson, ce n’est pas évident de connaître l’aliment le moins carboné.
Le poisson, je vous l’assure! On peut manger beaucoup de choses, mais si l’on veut préserver le climat, mieux vaut s’abstenir de manger de la viande rouge.

 

Bon nombre de politiciens français se moquent des questions climatiques. Comment les faire changer d’avis?
Nous voyons vraiment les politiques français d’un autre point de vue. Partout dans le monde, ils sont loués pour avoir permis la conclusion de l’Accord de Paris. Mais le point particulièrement difficile, en France, c’est que vous bénéficiez d’une électricité pratiquement décarbonée. Ce qui signifie que vous ne pouvez plus, contrairement à bien d’autres pays, actionner ce levier. Il faut intervenir sur les autres secteurs émetteurs: transport, logement, agriculture. Et c’est très difficile. Nous allons avoir les mêmes problèmes au Royaume-Uni quand nous serons totalement sortis du charbon vers 2025.


Vous dirigez, depuis peu, une institution unique, la commission écossaise pour la transition juste. Pouvez-vous la présenter?
Depuis une quarantaine d’années, l’économie écossaise est tirée par l’exploitation du pétrole et du gaz de la mer du Nord. Mais les gisements sous-marins sont en train de se tarir. La question qui se pose alors est de savoir comment faire évoluer un marché du travail, très pétrolier, vers un monde bas carbone. C’est la question à laquelle devront répondre les membres de cette commission qui a été constituée par la volonté commune des Amis de la Terre et des syndicats écossais.

Ensemble, ces deux parties réfléchissent aux compétences dont nous aurons besoin pour faire évoluer l’économie et la société écossaises. Un problème d’autant plus urgent à résoudre que le gouvernement écossais a interdit l’exploitation des gaz non conventionnels par fracturation hydraulique ainsi que la production d’électricité par des énergies fossiles, condamnant les salariés du pétrole et du gaz à trouver rapidement d’autres activités. Nous avons deux ans pour produire nos recommandations.



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