Jean-Pascal van Ypersele: il est temps de réformer le Giec

Le 13 mars 2018 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Le Giec fête, ce 13 mars, ses 30 ans à Paris
Le Giec fête, ce 13 mars, ses 30 ans à Paris

Ancien vice-président du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), Jean-Pascal van Ypersele a été candidat à la présidence du réseau mondial de climatologues. Pour le JDLE, le Belge dresse un inventaire du travail accompli depuis trois décennies par l’institution onusienne. Et propose quelques réformes indispensables.

 

Le Giec fête, à Paris, son 30e anniversaire. Quel regard portez-vous sur ces années?

Après avoir réalisé 5 rapports d’évaluation[1] et 11 rapports spéciaux[2], on peut dire que le rôle interprété par le Giec a été décisif pour sensibiliser les décideurs politiques et économiques et la société dans son ensemble aux questions climatiques. Sans cette institution, nous n’aurions pas été alertés sur les enjeux et les solutions pour stabiliser le réchauffement et réduire ses conséquences.

 

Malgré le climategate de 2009?

C’est la dernière campagne de déstabilisation d’ampleur qu’a subie le Giec. Elle était probablement orchestrée par les lobbies des énergies fossiles. Mais cet événement a permis à l’institution de se professionnaliser, ce qui l’a rendue incontournable.

 

Quels changements ont-ils été les plus importants?

Le Giec a enfin défini une stratégie de communication, qui manquait cruellement au moment des attaques, de même que des procédures pour corriger les erreurs éventuelles dans ses rapports. Il a su aussi préciser son mandat. Il fournit toujours des informations pertinentes aux autorités politiques sans être prescriptif. Cela, c’est le rôle des scientifiques. Celui des politiques, c’est de décider en fonction des informations factuelles produites par la science et des convictions qui les animent.

 

Et puis, les demandes évoluent…

Oui, le monde change et les demandes qui lui sont faites par les gouvernements aussi. Outre des données globales, les administrations nationales veulent toujours plus de données sectorielles ou régionales. Lesquelles sont souvent difficiles à produire.

 

Pour quelles raisons?

Pour certaines régions, comme la bande sahélienne, nous disposons d’assez peu de données. Ce qui est malheureusement cohérent avec le fait que les réseaux locaux d’observations sont peu financés, et que la modélisation climatique n’y a pas autant progressé que dans des régions plus développées. Résultat: nous avons aujourd’hui des études qui annoncent un accroissement des précipitations dans la région quand d’autres nous disent le contraire. C’est très insatisfaisant pour les gouvernements qui doivent préparer des politiques d’adaptation.

 

Les demandes faites au Giec sont-elles toujours pertinentes?

Oui, assurément. Mais le diable est dans les détails. Les gouvernements ne sont pas forcément pressés de savoir ce qui a pêché dans la mise en œuvre des politiques climatiques. Ce qui est dommage, car c’est une source appréciable de retour d’expérience. C’est la raison pour laquelle je pense que le Giec devrait plus fréquemment communiquer avec les décideurs.

 

Quels messages pourraient-ils être ainsi délivrés?

Le Giec ne doit pas cesser d’être veilleur, un lanceur d’alerte, mais aussi un ‘rappeleur’ d’alerte. De plus, le Giec est audible dans certaines régions du monde, parfois à certaines périodes propices. Mais pas partout.

 

Un manque de moyens?

Certainement. N’oublions pas que l’équipe permanente est composée d’une douzaine de personnes tout au plus. Et que le secrétariat des trois groupes de travail change à chaque nouveau rapport. Il y a un problème de moyens humains. Mais aussi financier. Le budget est bouclé par la contribution volontaire des états. Les états-Unis apportant 40% du total, vous imaginez sa stabilité? C’est la raison pour laquelle je propose d’imposer aux Etats, comme c’est le cas pour d’autres institutions onusiennes, une contribution minimale obligatoire dont le montant serait proportionnel à leur PIB.

 

La structure du Giec vous semble-t-elle adaptée à sa mission?

Aujourd’hui, l’institution est partagée entre trois groupes de travail[3], dont les membres et le siège changent à chaque nouveau rapport. Outre les pertes de mémoires et de temps imputables à chaque migration, cette répartition est devenue contreproductive.

 

C’est-à-dire?

On trouve, dans le 5e rapport d’évaluation des différences d’appréciation sur l’adaptation entre le deuxième et le troisième tome. Or, plutôt que d’opposer les représentants de ces différentes disciplines scientifiques, il convient de conjuguer leurs points de vue. Par ailleurs, la COP 21 demande au Giec de publier ses prochains rapports d’évaluation au même rythme (quinquennal) que l’évaluation et le rehaussement des politiques climatiques nationales. Pour tenir ce rythme, nous ne pouvons plus réinventer des méthodes de travail ni reformer des équipes à chaque édition. Les équipes de rédacteurs du 6e rapport, attendu pour 2021, viennent tout juste de se mettre en place, deux ans et demi après l’élection du nouveau bureau du Giec. C’est un peu long.

 

Vous préconisez une nouvelle architecture du Giec?

Oui, car entre les rapports spéciaux, les conférences[4] et les rapports d’évaluation, je crains qu’il ne puisse tenir le rythme que lui imposent ses parties prenantes. Pour gagner en efficacité, je plaide pour la création d’un secrétariat général, d’équipes de permanents pour animer non plus trois, mais deux groupes de travail, l’un sur les sciences, l’autre sur les solutions. Le tout réuni dans un bâtiment, de préférence situé à Genève. Cette restructuration permettrait de satisfaire aux besoins de la société. Et même plus.

 

Vous voulez charger la barque?

Il n’est pas normal que les remises à jour annuelles des informations de base sur le climat soient uniquement le fait de l’Organisation météorologique mondiale (OMM), de l’ONU Environnement ou de la Nasa. Outre ses rapports d’évaluation, le Giec doit produire un rapport annuel synthétique. Cela permettra de soutenir l’attention du public et des dirigeants.

 

 



[1] En 1990, 1995, 2001, 2007 et 2013-14.

[2] Sur des sujets aussi divers que les énergies renouvelables, le captage-stockage de carbone, la préservation de la couche d’ozone, l’aviation, les impacts régionaux.

[3] Le premier est consacré aux éléments scientifiques; le second aux conséquences, à l’adaptation et à la vulnérabilité; le troisième à l’atténuation.

[4] Comme celle d’Edmonton sur la ville et les territoires.

 



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