Ivoire: «Ces destructions peuvent encourager à massacrer plus»

Le 05 février 2014 par Marine Jobert
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Tom Milliken, 62 ans, , responsable du programme Eléphants et Rhinocéros de Traffic.
Tom Milliken, 62 ans, , responsable du programme Eléphants et Rhinocéros de Traffic.
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Le 6 février, la France procédera pour la première fois à la destruction de 3,5 tonnes d’ivoire, saisies par les douanes. Une opération à haute portée médiatique qui aura lieu quelques jours avant le Sommet de Londres des 12 et 13 février sur le braconnage et les espèces menacées. Le Journal de l’environnement a interrogé Tom Milliken, responsable du programme Eléphants et Rhinocéros de Traffic, l’ONG en pointe quant au commerce des espèces vivantes dans le monde.

 

JDLE - A quoi servent ces grands messes médiatiques où l’on détruit des tonnes d’ivoire devant les objectifs?

Tom Milliken- Beaucoup d’Européens qui partent en vacances à l’étranger, en Afrique ou en Asie, achètent des souvenirs fabriqués à partir d’ivoire. A leur entrée sur le territoire européen, ces produits peuvent être saisis par les douanes, car ils sont illégaux. La plus grande partie de l’ivoire que la France va détruire le 6 février trouve là son origine et c’est la principale vertu de cette première destruction en Europe: envoyer un message en direction des voyageurs français pour qu’ils ne fassent pas ces choix de consommation.

 

Une autre partie de l’ivoire qui va être détruit à Paris provient de saisies lors d’opérations de transit entre l’Afrique et l’Asie. Notamment en provenance des anciennes colonies françaises. Les personnes à l’origine de ces trafics et les destinataires de cet ivoire, selon toute vraisemblance, ne vivent pas en France. Ils ne verront pas les images à la télévision. Est-ce qu’ils entendront même parler de cette opération, je n’en ai aucune idée.

 

Le premier public de ce genre d’opération, ce sont donc bien les Français et les Européens. Le message envoyé est le suivant: la France dit non au trafic d’ivoire et combat le commerce d’espèces illégales.

 

JDLE – Faites-vous une différence entre cet événement parisien et les destructions que l’on a pu voir en Asie et en Chine?

Tom Milliken- Les récentes destructions chinoises d’ivoire sont d’une importance capitale, car c’était une première dans ce pays, qui est tout de même le premier marché mondial d’ivoire. Nous savons qu’en Chine, dans les 24 heures qui ont suivi cette destruction, plus de 250.000 messages ont été échangés à ce sujet sur Weboo, l’équivalent chinois de Twitter. Dans ce pays, les gens n’ont pas la conscience des conséquences de ce commerce sur les éléphants, car ils pensent encore que les défenses tombent chaque année comme les bois de la tête des cerfs. Cela les choque donc que leurs dirigeants prennent ainsi la décision de détruire 6,5 tonnes d’ivoire manufacturées (et qui sont des objets qu’ils apprécient) et cela aura de l’impact. En Europe, c’est différent. Cela fait plusieurs générations que les gens sont informés de la dégradation des populations d’éléphants. En Chine, cela commence à peine.

 

Mais il faut aussi souligner l’importance du message politique envoyé par la destruction française d’ivoire. La France use ainsi de son poids diplomatique, notamment en Afrique francophone, pour inciter d’autres pays à investir dans les actions de préservation.

 

Ce que les trafiquants redoutent plus que les destructions, c’est que tous les pays qui saisissent l’ivoire s’organisent pour sécuriser les stocks de façon transparente, afin qu’ils ne repartent pas dans la nature. La France, comme d’autres pays européens, n’est pas concernée par ce problème: il n’y a pas de «fuite» d’ivoire saisi par les douanes vers des réseaux de revente. Mais dans beaucoup de pays africains ou asiatiques, les saisies sont régulièrement revendues par les autorités du pays.

Par exemple, aux Philippines, elles ont brûlé de l’ivoire mais on ne sait pas exactement combien, sans compter que 3 tonnes ont «disparu» dans la semaine de leur saisie. Même chose en Thaïlande, où les douanes ont «perdu» une tonne les deux dernières années.

 

En tant qu’organisation qui lutte contre ces trafics, nous soutenons ces opérations de destruction, mais elles ne sont pas nos priorités. Nous sommes plus inquiets du devenir des stocks saisis en Afrique ou en Asie.

 

JDLE – A-t-on une claire vision de l’impact de ces destructions publiques d’ivoire sur le marché?

Tom Milliken- Nous ne savons pas quel impact ont ces destructions sur ceux qui trafiquent l’ivoire. Parfois, quand un produit devient plus difficile à obtenir et se raréfie, les prix augmentent. Et cela peut encourager certains à massacrer plus, car ils feront plus de profit. C’est une loi économique de base...

 

Mais soyons honnêtes, ces opérations de destruction ne vont pas avoir les effets de conservation des éléphants que nous souhaitons. En tout cas, pas tant que nous n’avons pas tiré au clair certaines questions. Notamment savoir si les criminels à l’origine du trafic ne soutiennent pas ces destructions justement parce que cela renchérit les prix et que leurs profits peuvent encore augmenter… Nous disons donc: procédons à ces destructions, prenons du recul et voyons ce qui va se passer avant de décider de la suite. Se contenter de détruire ces stocks à travers le monde pourrait s’avérer contreproductif. Mais on n’en est pas encore là.

 

Dans les années 1980, les Japonais étaient les champions de la consommation d’ivoire; aujourd’hui, la demande est proche de zéro. Nous avons déjà engrangé des succès en Asie, faisons la même chose en Chine.

 

 

Le troisième numéro du bulletin A la trace de l’association Robin des bois consacré à l'actualité mondiale du braconnage et de la contrebande d'animaux protégés par les conventions internationales vient de sortir.

 

 



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