INRA-IRSTEA : les enjeux d’une fusion annoncée

Le 31 octobre 2018 par Marine Jobert
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Philippe Mauguin, président de l'Inra depuis 2016.
Philippe Mauguin, président de l'Inra depuis 2016.
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Inra? Inraae? Si l’acronyme du futur établissement public à statut de recherche qui naîtra de la fusion de l’Inra et d’Irstea  reste à déterminer, son nom est déjà connu. L’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement verra officiellement le jour le 1er janvier 2020. Un projet ambitieux, puisqu’il s’agit de créer un institut de recherche «de premier rang mondial» (plus de 10.000 personnes y travailleront) dans les domaines de l’agriculture, de l’alimentation, de l’environnement et de l’eau, de l’aménagement et de la gestion durables des territoires. Pourquoi fusionner ces deux organismes reconnus? Quelles seront les priorités de ce nouvel établissement? Tour d’horizon avec Philippe Mauguin, président de l’Inra.

JDLE – Pourquoi fusionner deux organismes à la compétence éprouvée?
Philippe Mauguin-
Une question s’était posée ces dernières années entre Irstea et ses tutelles sur la taille critique l’établissement et sur la pérennité du modèle économique de cet établissement de recherche, par ailleurs reconnu au plan international dans les domaines de l’eau, de l’environnement, de l’agriculture numérique et des risques. Du côté de l’Inra, le projet stratégique 2025 que j’avais proposé lors de mon arrivée à la présidence [en 2016] prévoyait déjà de renforcer les coopérations avec l’Irstea, sans forcément fusionner les deux établissements, car j’avais le sentiment qu’on était loin d’avoir exploité tout ce qu’on pouvait faire ensemble. Historiquement, l’ex-Cemagref  et l’Inra ont toujours eu de bonnes relations, et les deux institutions se sont développées en veillant à ce qu’il n’y ait pas de redondances et de doublons. Au risque de ne pas développer suffisamment de coopérations. Et aujourd’hui, il n’existe qu’une seule unité mixte de recherche commune, contre 25 entre l’Inra et le CNRS, –alors que la transition écologique de l’agriculture nécessite des recherches en agronomie, sur la protection des plantes, le biocontrôle, la génétique, l’amélioration variétale des plantes la socio-économie, domaines de recherche bien développés à l’INRA, mais aussi sur l’agriculture numérique et les agroéquipements compétences clés d’IRSTEA.

JDLE – Comment les équipes se sont-elles impliquées dans ce projet de fusion?
Philippe Mauguin –
Un groupe de travail a été monté,  à la demande des deux PDG, mobilisant, avec des experts scientifiques des deux établissements. Nous leur avons demandé d’identifier tout ce que l’on faisait déjà bien ensemble et de lister tous les enjeux de recherche et de synergie qui pouvaient être envisagés. Ces 6 à 8 mois de travail commun ont eu un effet déclencheur par rapport à la fusion et, sans négliger les coûts de transaction et les enjeux qu’il y a dans un tel projet, je me suis rendu compte de l’opportunité et, peut-être, de l’envie partagée de rapprocher nos établissements. C’est ce qui a conduit Marc Michel, PDG d’Irstea et moi-même à répondre positivement à la demande des ministres de la recherche et de l’agriculture et à engager le processus de fusion. Ce processus n’est pas plaqué ‘d’en haut’, ni concocté avec des consultants extérieurs. C’est vraiment un processus co-construit entre les deux maisons. Les enjeux devant nous sont énormes et l’année 2019 s’annonce très chargée au plan opérationnel. C’est très motivant!
JDLE – Un institut de l’eau va-t-il voir le jour ? Avec quels champs d’expertises?
Philippe Mauguin -
Ce sera un institut national de recherche. Au lieu de juxtaposer les 13 départements de l’Inra et les 3 d’Irstea, nous avons avec Marc Michel et nos équipes, choisi de rebattre les cartes pour favoriser les échanges et les synergies. Sept départements de l’Inra restent inchangés, 6 deviennent de nouveaux départements mixtes et un dernier voit le jour, complètement dédié à la question des milieux aquatiques. Pour anticiper les craintes de dilution de l’Irstea dans l’Inra, nous avons privilégié ces hybridations de compétences. Cette nouvelle organisation a été conçue par les responsables scientifiques des deux établissements et validée par nos conseils scientifiques.


JDLE – Quelles sont vos ambitions pour l’établissement qui va naître en 2020?
Philippe Mauguin -
Partir des enjeux de systèmes alimentaires sains et durables est un très bon fil rouge –ou plutôt fil vert. La question de la transition agro-écologique et numérique des systèmes agricoles sera un point-clé, pour repenser un système alimentaire bon pour la santé et la planète, et aux différentes échelles du territoire. La question de la réduction des intrants (engrais, pesticides de synthèse) et de la mobilisation des facteurs biologiques sera une priorité, avec le numérique. L’eau et les écosystèmes continentaux faiblement anthropisés sont aussi des enjeux majeurs. Autre sujet  transversal pour le nouvel Institut, la compréhension et la prévention des risques: des risques naturels (avalanches, inondations), aux risques climatiques, sanitaires ou économiques (avec la volatilité des cours amplifiée par le changement climatique). Il s’agit aussi de développer une vision cohérente de la bio-économie, notamment par rapport à la ressource forestière, qui doit s’intégrer dans cette vision de systèmes agricoles et alimentaires durables.

JDLE – N’avez-vous pas l’impression que tout est déjà sur la table?
Philippe Mauguin –
Si vous voulez faire une transition autrement qu’en la décrétant, il reste du chemin à parcourir. Des stratégies de recherche cohérentes au plan international visant à nourrir 10 milliards de personnes en 2050 en arrêtant la perte de biodiversité et en tenant compte des ressources en eau, tout en contribuant au développement des énergies renouvelables et ainsi, réussir les transitions alimentaires et agro-écologiques, il n’y en a pas beaucoup qui soient à l’échelle du problème. Parmi les scénarios de prospective du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), ou ceux de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) l’an prochain sur la biodiversité, ceux du Conseil mondial de l’énergie ou ceux de la FAO sur l’alimentation, en avez-vous déjà vu qui soient alignés et cohérents et dessinent une trajectoire praticable sur l’ensemble de ces enjeux? Il faut aller au-delà des grandes orientations consensuelles - rééquilibrer les régimes alimentaires avec moins de viande et plus de protéines végétales, réduire le gaspillage alimentaire, utiliser moins de pesticides et développer la bio! Pour concevoir et déployer des trajectoires de sciences, d’innovation qui aillent jusqu’aux acteurs, avec des scénarios qui proposent des alternatives, il n’y a pas grand monde au niveau international qui propose des pistes cohérentes. Le nouvel Institut aura une carte à jouer en la matière.



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