Informer sur l’agroalimentaire: mission impossible en Bretagne?

Le 26 mai 2020 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Ne pas évoquer les problèmes n'aidera pas à les résoudre.
Ne pas évoquer les problèmes n'aidera pas à les résoudre.
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Une pétition signée par 300 journalistes souligne l’impossibilité d’informer sereinement sur l’industrie agroalimentaire en Bretagne. Un mouvement inédit qui intervient sur fond de contestation des pratiques de l’agriculture conventionnelle.

C’est une drôle de pétition qui circule sur les réseaux sociaux. Dans cette lettre ouverte, les auteurs demandent au conseil régional de Bretagne «de contribuer à la création d'un observatoire régional des libertés de la presse».

Il s'agit, précisent-ils, «de réunir les conditions d'une information transparente et intelligible par tous les Breton.nes» et de «permettre l'écoute et la protection de journalistes qui viendraient à être inquiété.es pour leurs travaux».

Issus de la presse nationale, régionale et locale, les 300 signataires dénoncent la quasi-impossibilité d’informer librement sur l’industrie agroalimentaire dans la première région agricole de l’Hexagone.

pressions sur la presse

«Des journalistes sont poursuivi.es en diffamation ou mis.es au placard pour leurs enquêtes, tandis que d'autres, précaires, peinent à retrouver des emplois. Des articles sont censurés, des sujets pas abordés de peur de fâcher les annonceurs, et des subventions municipales sont coupées, comme ce fut le cas pour une radio en pleine émission sur l'élevage intensif», détaille le courrier.

Ces accusations ne sont pas nouvelles. Voilà des décennies que la presse peine à travailler sur les impacts sanitaires et environnementaux de la production porcine bretonne, par exemple. En cause, l’omniprésence de l’industrie agroalimentaire dans la région.

Les 1.100 entreprises de l’agroalimentaire breton génèrent un volume d’affaires supérieur à 19 milliards d’euros, soit 12 % du chiffre d’affaires national du secteur. Et 22% du PIB régional. Avec 55.000 agriculteurs et 68.000 ouvriers et techniciens, la filière emploie 9% des actifs bretons.

soutien du conseil régional de Bretagne

Dans un communiqué, le président du Conseil régional répond favorablement à toutes les demandes formulées. «Oui, je suis d'accord pour contribuer à garantir une information et une parole publique libres, sur les enjeux de l'agroalimentaire en Bretagne, comme sur n'importe quel autre sujet», y affirme Loïg Chesnais-Girard (PS). «Oui, je suis disponible pour accompagner la création d'un observatoire régional indépendant des libertés de la presse. La liberté de la presse est un droit constitutionnel non négociable et je m'engage à participer, à mon niveau, au démantèlement de toutes les autocensures qui empêchent les journalistes de travailler sereinement», y écrit-il également.

La réponse a fortement déplu à Marc Le Fur. Dans un tweet, le député (LR) des Côtes-d'Armor reproche au président de la région Bretagne de «courber l'échine devant le lobby écolo-parisien».

Très industrialisée, l’agriculture bretonne est source de nombreuses pollutions: nitrates dans les eaux continentales, odeurs, sans compter les désormais traditionnelles marées d’algues vertes.

la plaie des algues vertes

Ces dernières années, cette dernière nuisance a quitté la rubrique environnementale pour celle de la santé, voire des faits divers. Imputables à la décomposition des algues échouées sur les plages, les dégagements d'hydrogène sulfuré (H2S) ont provoqué la mort d’animaux sauvages et domestiques et probablement d’un promeneur. La question des effets sanitaires sur les ouvriers chargés du ramassage des algues toxiques est également posée.

Régulièrement, le laxisme de l’Etat est sanctionné par la justice française ou européenne. Et plutôt que de faire évoluer les pratiques du secteur, Paris subventionne collecte et traitement des algues putrides. Au grand dam des communes touristiques du littoral.

Certains imaginent allumer des contrefeux. Le consultant et agronome Christian Buisson crée un institut de l’environnement et de la santé pour établir toute la vérité sur les algues vertes: le bigorneau y fait figure de suspect idéal.

critiques sociétales

La réaction des journalistes fait écho à la montée des critiques sociétales, parfois violentes, portées contre le monde agricole. Un nombre croissant d’acteurs dénoncent certaines conditions d’élevage et d’abattage inacceptables, ainsi que la pulvérisation sans précaution de produits phytosanitaires.

Signée par plus d’un million de Français, la pétition Nous voulons des Coquelicots appelle à l’interdiction de tous les pesticides de synthèse. De son côté, la FNSEA fait état d’une hausse du nombre de violences contre les agriculteurs. Un message entendu par l’Etat.

Sous la pression des syndicats agricoles majoritaires (FNSEA et JA), le ministère de l’Intérieur a créé des observatoires des actes de malveillance subis par les agriculteurs. Rapidement baptisées «observatoires de l’agribashing», de telles cellules sont opérationnelles dans une vingtaine de préfectures, dont celles de Gironde, de la Drôme ou du Pas-de-Calais.

les gendarmes demeter

Depuis quelques mois, les agriculteurs favorables à une sortie de l’agriculture conventionnelle et les associatifs opposés aux pesticides reçoivent également la visite de gendarmes des cellules Demeter. Officiellement, les pandores ne viennent pas pour intimider ces empêcheurs d’épandre tranquille, mais pour détecter les «signaux faibles» de contestation.   

Pour détestables quelles soient, ces tensions risquent de s’exacerber. Les difficultés que connaissent nombre d’agriculteurs ont été accrues par les conséquences de la crise sanitaire. Or, la demande sociale pour un changement des pratiques agricoles risquent de se multiplier. La multiplication des appels à la construction de mondes d’après risquent de relancer les débats sur la fin du glyphosate.

Les stratégies européennes de protection de la biodiversité et de l'amélioration du système de production alimentaire, présentées la semaine passée, appellent à une baisse de l'usage des pesticides, un triplement des surfaces cultivées en bio et à une diminution de l'utilisation d'intrants azotés. De quoi conforter le syndrome de la forteresse assiégée dont souffrent, depuis des lustres, les responsables des syndicats agricoles majoritaires. Mais une heureuse surprise est toujours possible.