Il faut sauver la recherche antarctique française

Le 10 décembre 2019 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Jérôme Chappellaz à la station Concordia.
Jérôme Chappellaz à la station Concordia.
IPEV - Jean-Yves Vitoux

A celles et ceux qui considèrent la recherche antarctique comme un gadget de pays riches, Jérôme Chappellaz, directeur de l'institut polaire français, rappelle ce que nous devons aux scientifiques déployés sur le continent blanc.

 

Nous célébrons, ces jours-ci, le 60e anniversaire du traité de l’Antarctique.
Quel regard portez-vous sur cet accord international ?

Avec ces six décennies de recul, on peut dire que ce traité unique a rempli sa mission. Aucune autre région du monde – et celle-ci représente 12% de la surface de la Terre – n’est ainsi protégée des appétits des nations, des armées et des compagnies du secteur extractif. Je crois que si l’on voulait refaire aujourd’hui un tel traité, on n’y parviendrait pas.

 

Quelle est aujourd’hui la gouvernance du continent blanc?

L’Antarctique est régi par le traité international de 1959 qui a pour principal objectif de faire en sorte que les usages de l’Antarctique soient non nucléaires et exclusivement pacifiques. La part belle étant faite à la recherche. Ce texte a été ratifié par 54 Etats qui peuvent ainsi y établir des stations scientifiques ou y conduire des recherches en profitant éventuellement des infrastructures établies par d’autres pays.

 

Tout le monde peut ainsi venir?

A certaines conditions. Il faut notamment que le pays candidat montre qu’il conduit de longue date un programme de recherche sur l’Antarctique, ce qui légitime sa demande. Il y a deux ans, la conférence des Parties au traité a retoqué la demande du Venezuela de devenir Partie consultative (avec droit de vote), car son programme scientifique était, à l’évidence, survendu.

 

Le traité de 1959 n’évoque pas les questions environnementales.

Pas directement, non. Mais cet oubli a été réparé avec l’adoption, en 1991, du protocole de Madrid. Porté par les premiers ministres australien (Bob Hawke) et français (Michel Rocard), il interdit formellement toute activité de prospection de ressources minérales. Il stipule que toute activité, pour être autorisée par chaque autorité compétente nationale (les Terres Australes et Antarctiques françaises pour les demandes émanant de notre nation), doit faire l’objet d’une étude d’impact préalable. Il impose l’élimination des déchets. Il ouvre enfin la voie à la création de zones protégées.

 

Quelles sont les retombées pour la société de ces décennies de recherche antarctique?

Innombrables. C’est grâce aux désormais fameuses carottes de glace, notamment celles réalisées dans le cadre du programme européen Epica, que l’on a pu reconstituer l’évolution du climat sur 800.000 ans et prouver les liens entre évolution du climat et concentration de gaz carbonique dans l’atmosphère. Ces découvertes majeures ont été un déclencheur très efficace dans la prise de conscience de la crise climatique que nous vivons.

C’est aussi grâce à des physiciens qui surveillaient en permanence la haute atmosphère depuis l’Antarctique que l’on a découvert le mitage de la couche d’ozone stratosphérique par les chlorofluorocarbures (CFC). Cette mise à jour du «trou dans la couche d’ozone» a permis de conclure le protocole de Montréal qui interdit désormais la production et l’utilisation de ces gaz de synthèse.

On pourrait parler aussi des études conduites sur une bactérie présente dans le système digestif de certains manchots qui autorise une très longue conservation des aliments. Ce qui pourrait trouver des applications dans l’industrie agro-alimentaire. Enfin, c’est aussi en surveillant avec minutie l’évolution des glaciers du continent que l’on précisera la vitesse de montée future du niveau des mers.

 

Si l’exploitation minière est interdite, d’autres activités commerciales sont autorisées, notamment le tourisme. Est-ce une menace?

Certains Etats, Parties au traité, veulent développer les activités touristiques en Antarctique car leur économie en dépend en partie. Et il est vrai que les exigences environnementales varient d’un pays à l’autre dans leur évaluation d’impact. Mais le tourisme n’est pas tout. La Chine et la Russie bloquent depuis des années la création d’une aire marine protégée en Antarctique de l’Est afin de préserver leurs activités de pêche dans la région.

 

L’Astrolabe, le navire qui assure la logistique des bases françaises, est en cale sèche.
Cela remet-il en cause la présence tricolore sur le continent blanc?

Cela fragilise la recherche antarctique française, c’est certain. Heureusement, nous avons bénéficié de l’aide généreuse de l’Australian Antarctic Division qui a mis à la disposition de l’institut polaire français son brise-glace. Mais cela n’est qu’un dépannage.

 

Quelles solutions?

Il faut voir si l’Astrolabe est rapidement réparable. Les investigations sont en cours. Mais si tel n’était pas le cas, il faudrait sans doute que nous recherchions d’autres solutions grâce aux autres opérateurs logistiques internationaux.

 

Une acquisition?

Disposer d’un autre navire national à capacité glace serait l’idéal. Mais il faut compter une vingtaine de millions d’euros pour l’achat d’un petit navire. Notre nation n’en a pas les moyens aujourd’hui.

 

La recherche française est souvent sacrifiée lors des votes des budgets, depuis de nombreuses années.
Est-ce aussi le cas de la recherche en Antarctique?

Le budget de l’Institut polaire français est de 18 M€ par an, pour la gestion de deux bases permanentes en Antarctique, une en Arctique et la co-gestion de 3 districts de recherche dans les îles australes avec les TAAF. C’est 3 M€ de moins que le budget de nos confrères italiens, qui gèrent une station permanente et une station saisonnière en Antarctique et qui déploient deux fois moins de chercheurs que nous sur le terrain.

Nous sommes à la limite des capacités du système. Résultat: nos agents commencent à craquer et nous manquons cruellement de ressources humaines.

 

Un mouvement irrépressible?

Pas nécessairement. En prenant la direction de l’Institut, j’ai aussi été chargé de contribuer à écrire une feuille de route de la recherche polaire française, avec le CNRS. Le travail est en cours. Il permettra de fixer nos priorités scientifiques.

Je cherche aussi de nouvelles sources de financements. Des mécènes pourraient, par exemple, nous aider à réunir des fonds nouveaux au bénéfice des projets de recherche mais aussi de notre logistique et des infrastructures. Des discussions en ce sens ont par exemple débuté avec la Compagnie du Ponant, afin d’envisager l’accueil de chercheurs à bord de certains navires.

 

 

 



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