Seul face au lobby gouvernemental

Le 28 août 2018 par Marine Jobert
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Montagne d'Or, un projet encore sur la table.
Montagne d'Or, un projet encore sur la table.

Ce ne sont pas ‘les lobbies’ qui ont eu la peau de Nicolas Hulot, mais bien le soutien franc et entier d’Emmanuel Macron au commerce mondialisé et à l’industrie. Pesticides, perturbateurs endocriniens, chasse, mine en Guyane… rien ne ‘collait’. Tour d’horizon des couleuvres avalées à un rythme soutenu pendant ces 16 mois au pouvoir.

Expliquer le départ de Nicolas Hulot par son seul haut-le-cœur à la vue du lobbyiste en chef de la chasse et des armes à feu dans les couloirs de l’Elysée n’aurait pas de sens. Thierry Coste y avait ses entrées, puisqu’il a été le ‘go between’ entre le président de la République et le monde rural pendant la campagne présidentielle. Le ministre démissionnaire ne pouvait l’ignorer. Mais cet épisode résume à lui seul le décalage entre les aspirations d’un homme venu à l’écologie à la faveur de ses constats sur la dégradation des équilibres planétaires et un pouvoir politique cadenassé dans des logiques de croissance et d’économie mondialisée. Et l’inévitable échec que ne pouvait manquer d’être sa participation à un gouvernement sous l’ère Macron, résolument favorable au ‘business’.

Ne pas mécontenter la FNSEA

«Qui a le pouvoir, qui gouverne?», a demandé Nicolas Hulot, quelques minutes après avoir annoncé sa démission en direct à la radio. Une question qui a dû le torturer à de nombreuses reprises, puisque quantité d’arbitrages présidentiels –exception faite de Notre-Dame-des-Landes– ont été rendus en sa défaveur (comme pour la quasi-totalité de ses prédécesseurs à son poste) et au profit de divers lobbies. Ainsi des Etats généraux de l’alimentation, qui comportaient certes un large pan économique, mais qui auraient pu être l’occasion d’interroger en profondeur un modèle agricole à bout de souffle (endettement, non-remplacements massifs des départ à la retraite, échec des plans Ecophyto, etc…). Las. L’ex-animateur n’a pas eu voix au chapitre et la montagne a accouché d’une souris, à la grande satisfaction du syndicat agricole majoritaire.

Sur l’autel du glyphosate

Autre défaite en rase campagne: le glyphosate, dont Emmanuel Macron avait promis l’interdiction «dès que les alternatives [seraient] trouvées et au plus tard dans trois ans». Les amendements mettant en musique cet engagement ont été soigneusement repoussés par le gouvernement, au profit d’un «partenariat» avec les industriels et la profession agricole. Une victoire éclatante pour le lobby des pesticides, dont la députée Delphine Batho (ex-ministre de l’environnement sous François Hollande) a dénoncé l’étonnant accès à l’intranet des parlementaires. Et ce ne sont pas les députés de la majorité d’En Marche qui auront fait bouger les lignes, après avoir validé un rapport parlementaire sur les pesticides d’une tiédeur et d’un relativisme coupables, compte tenu de l’état des connaissances scientifiques concernant les effets sanitaires de ces produits sur la biodiversité et la santé humaine. Enfin, le fiasco de la création d’un fonds d’indemnisation pour les victimes des pesticides, dans lequel le ministre ne s’est pas engagé –lui reprochent ses promoteurs–, finit d’enfoncer le clou. Nicolas Hulot, lui, a toujours assuré que sans lui, le glyphosate aurait été ré-homologué pour 15 ans à l’échelle européenne, au lieu de 5 ans. On se console comme on peut...

Des perturbateurs endocriniens bien incrustés

Le lobby de la chimie a également eu gain de cause quand la France a abandonné, en juillet 2017, son opposition aux critères de définition des perturbateurs endocriniens proposés par la Commission et jugés depuis plusieurs années par trop laxistes par plusieurs Etats et l’ensemble des ONG environnementales. Et ça n’est pas la publication, quelques jours plus tard, d’une liste d’un millier de biocides et de quelque 600 pesticides «susceptibles de contenir des substances perturbatrices endocriniennes» qui aura changé la donne; depuis un an, et en dépit d’un nouveau plan national de santé publique, c’est le statut quo.

Le lobby nucléaire en pleine forme

L’addiction française au nucléaire aura également été un écueil majeur du (court) mandat de Nicolas Hulot. Héritier de promesses non concrétisées, il avait été contraint d’annoncer, d’une voix blanche à la sortie du conseil des ministres, que la diminution de 50% de la part du nucléaire dans le mix énergétique français sera plus lente que prévu… soit pas avant 2030 au moins. Depuis, Fessenheim bouge encore, Flamanville et EDF creusent leur dette. Et la programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) est toujours sur la table, assise sur le nucléaire, «cette folie inutile économiquement, techniquement, dans laquelle on s'entête», déclarait ce matin le ministre démissionnaire.

Seul contre tout le gouvernement

Finalement, les paradoxes assassins n’ont cessé d’émailler ses 16 mois à Roquelaure. Comment concilier le coup d’arrêt à l’artificialisation des sols et la construction de centaines de milliers de logements neufs, comme le prévoit la loi Elan? Comment diminuer la consommation énergétique en favorisant non seulement les véhicules électriques, mais aussi la production de moteurs, de batteries et autres composés gourmands en ressources? Peut-on prétendre lutter contre la pollution de l’air –qui tue près de 50.000 personnes en France par an et en rend malades des centaines de milliers d’autres– en ne soutenant pas davantage une politique pro-vélo? Comment cautionner la ratification des accords du Ceta ou du Jefta –qui accélèrent le commerce mondial– et porter avec cohérence une politique contre la déforestation indirecte? Quel sens à étendre le nombre d’oiseaux accordés aux fusils des chasseurs quand 24 des 64 espèces chassables en France sont inscrites sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN)? Comment se poser en rempart d’une biodiversité en déshérence quand le ’premier de cordée’ vante les mérites de la «mine responsable» pour le projet de la Montagne d’or en plein cœur de la forêt guyanaise? Autant de dossiers pour lesquels les arguments de Nicolas Hulot sont restés inaudibles, seul qu’il était dans ce gouvernement avec ses convictions d’écologiste. «Qui serait à la hauteur tout seul? Où sont mes troupes? Qui ai-je derrière moi?», demandait-il encore ce matin.



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