Hervé Le Treut : « la réponse au réchauffement est un tout »

Le 08 octobre 2018 par Valéry Laramée de Tannenberg
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"On sent une impatience au sein de la société", estime le climatologue.
"On sent une impatience au sein de la société", estime le climatologue.
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Dans un entretien exclusif accordé au JDLE, le directeur de l'Institut Pierre-Simon-Laplace (IPSL) s'inquiète de certaines des conclusions du rapport spécial du Giec. Pour Hervé Le Treut, la mise en oeuvre de solutions radicales au réchauffement ouvre la porte à de graves tensions sociétales.


Budget carbone limité, stratégies de riposte difficiles à mettre en œuvre, conséquences du réchauffement qui s’accélèrent : les conclusions du rapport spécial du Giec sur les effets d’un réchauffement de 1,5 °C sont des plus inquiétantes.

Hervé Le Treut : C’est normal que cela soit plus inquiétant : nous ne cessons d’accroître les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Nous devons résoudre un problème que nous complexifions chaque jour un peu plus. Ce qui m’interpelle particulièrement dans ce rapport c’est qu’à force de réduire les marges d’action on est confronté à une situation vraiment nouvelle. Si nous voulons encore stabiliser le réchauffement à 1,5 °C, nous devons immédiatement engager des efforts colossaux. Des efforts qui pourront ne pas plaire à tous les acteurs de nos sociétés. 

Quand la COP 21 a passé commande au Giec de ce rapport, on pouvait croire que les différences entre un réchauffement à 2 et à 1,5°C seraient minimes. Or, il n’en est rien.

Hervé Le Treut : Le travail réalisé par les experts du Giec est considérable, surtout  au vu du temps limité dont il ont disposé. Ils ont évalué plus de 6.000 articles scientifiques. Ce qui donne une grande légitimité à leurs conclusions. Les conséquences du réchauffement se font déjà sentir aujourd’hui. Elles seront plus importantes encore avec un réchauffement de 1,5 °C et pire à 2 °C. On le voit bien lorsque l’on regarde les conséquences sur la biodiversité ou les glaces de l’Arctique, par exemple. De plus et c’est une donnée qui est beaucoup mieux documentée aujourdh'ui, ces effets, à l’instar de l’élévation du niveau des mers, ne sont pas linéaires.

Le rapport appelle à ne plus considérer la lutte contre le réchauffement comme la thématique du moment et à y intégrer les objectifs du développement durable. Qu'en pensez-vous ?

Hervé Le Treut : Il faut considérer la réponse aux changements climatiques comme un tout qui englobe les problématiques climatiques, énergétiques, environnementales, sociétales. Le rapport va dans ce sens et nous rappelle que la mise en œuvre de la plupart des scénarios provoquera des tensions sociales. Il est nécessaire de ne pas oublier que mettre le social ou la solidarité internationale devant le climat nous exposera à des niveaux de températures plus élevés. A l’opposé, mettre le climat en avant sans évaluer toutes les conséquences, c’est s’exposer à des tensions difficiles à gérer. Il va falloir judicieusement doser les politiques. Car nous sommes arrivés au moment, fatidique, où l’on ne peut plus tout faire. Il faut choisir. Et la gamme des choix est restreinte.

Finalement, le Giec appelle-t-il à changer de modèle de société ?

Hervé Le Treut : Toutes les options ne sont plus possibles simultanément. Et même si, au regard d’un passé pas si lointain, cela me gêne  d’évoquer la nécessité de changer de modèle de société sans bien préciser ce que cela veut dire, notre monde évolue de manière extrêmement raide. Lorsque je fréquentais l’école primaire, la planète comptait trois milliards d’habitants. Nous allons bientôt en compter 8 milliards. On ne peut plus gérer la terre comme il y a 40 ans.

Vous évoquez de possibles tensions sociétales. L’une des solutions évoquées par les rédacteurs du rapport est la généralisation de la valorisation de la biomasse avec séquestration du carbone, la BECCS. Pour être efficace, cette technologie va geler des millions d’hectares de terres agricoles et de forêts. N’est-ce pas l’exemple type des conflits d’usage que nous promettent l’atténuation et l’adaptation ?

Hervé Le Treut : Il est clair que si l’on consacre des millions de km2 au stockage du carbone, il y aura des tensions. Bien sûr les techniques dites «BECCS», qui sont fortement  évoquées dans les  rapports, restent expérimentales. Elles n’ont pas encore fait leurs  preuves à l’échelle prévue : il n’y a pas de technologie miracle, Mais il faudra trouver de solutions et elles seront porteuses de contraintes.

Faut-il rouvrir le dossier controversé de la géo-ingénierie ?

Hervé Le Treut : J’ai tendance à distinguer ce que l’on met sous ce vocable de géo-ingénierie. D’une part les technologies qui nous apporteront des bénéfices sans toucher aux cycles naturels fondamentaux, comme la BECCS. De l’autre, des dispositifs alternatifs, comme la gestion du rayonnement solaire, qui s’apparentent à l’arme climatique du pauvre. Même si la littérature scientifique concernant cette dernière est encore mince, nombre de ces dispositifs paraissent avoir plus d’inconvénients que d’avantages. Ce qui m’inquiète, c’est que l’on sent monter une impatience au sein de la société. Impatience qui pourrait être le terreau d’une radicalité propice, peut-être, à l’emploi de ces dispositifs.



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