Haute montagne: les glaciers en péril

Le 25 septembre 2019 par Romain Loury
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Dans les Andes, des glaciers très vulnérables
Dans les Andes, des glaciers très vulnérables

Sous les coups du réchauffement climatique, les glaciers d’altitude reculent de toutes parts, rappelle le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) dans une synthèse publiée mercredi 25 septembre de son rapport sur l’océan et la cryosphère. Avec de multiples conséquences, aussi bien sur les écosystèmes, les fleuves, les risques naturels que sur l’économie.

Entre 2006 et 2015, l’ensemble des glaciers du monde, en excluant ceux du Groenland et de l’Antarctique, ont perdu chaque année, en moyenne, une masse de 220 milliards de tonnes. Sans surprise, la situation devrait empirer, estime le Giec dans un résumé pour décideurs de son Rapport spécial sur l’océan et la cryosphère dans un contexte de changement climatique (SROCC), publié à l’issue de sa 51ème session, qui s’est tenue du 20 au 23 septembre à Monaco.

«Les régions contenant surtout de petits glaciers (telles que l’Europe centrale, le Caucase, le nord de l’Asie, la Scandinavie, les Andes tropicales, le Mexique, l’est de l’Afrique et l’Indonésie) devraient perdre plus de 80% de leur masse glaciaire d’ici à 2100 sous un scénario RCP8.5 [voir encadré], et de nombreux glaciers devraient disparaître, quelles que soient les émissions futures», expliquent-ils.

Les experts du Giec ont évalué deux types de scénarios climatiques. Les plus optimistes, les RCP2.6, prévoient une hausse moyenne de +1,6°C sur la période 2081-2100 par rapport à 1850-1900. Plus pessimistes, les scénarios RCP8.5 (dits ‘tendanciels’ ou ‘business as usual’) prévoient une hausse moyenne de +4,3°C.

Des écosystèmes bouleversés

Dans les zones montagneuses de plus basse altitude, la neige va fortement se raréfier: déjà en baisse au cours des dernières décennies, la couche neigeuse devrait se réduire de 10% à 40%, quel que soit le scénario climatique, sur la période 2031-2050 par rapport à 1986-2005. Sur la période 2081-2100, la chute pourrait même être comprise entre 50% et 90% pour un scénario RCP8.5.

Outre un fort impact sur le niveau de la mer et les grands courants marins, ce phénomène devrait chambouler les écosystèmes d’altitude, où des effets sont déjà visibles: migration d’espèces animales et végétales vers l’amont, raréfaction de celles adaptées au froid ou dépendantes de la présence de neige. A plus long terme, le nombre d’espèces affectées devrait s’accroître, «avec des extinctions d’espèces à l’échelle d’abord locale, puis mondiale», avance le Giec.

Autre conséquence, le réseau hydrographique alimenté par ces glaciers, dont certains des plus grands fleuves mondiaux, devrait faiblir. Des changements sont déjà observés en Europe, à l’ouest des Etats-Unis, au Canada et dans les Andes tropicales, avec parfois une hausse du débit, d’autres fois une baisse. Si les effets sur la production hydroélectrique ne sont pas encore avérés, le recul des glaciers et la moindre couverture neigeuse contribuent déjà, localement, à diminuer les rendements agricoles dans les Andes, l’Hindou Kouch et l’Himalaya.

Des châteaux d’eau naturels

La situation pourrait être particulièrement explosive pour ces grands massifs asiatiques: «cela va poser des problèmes de ressources en eau pour un quart de la population mondiale qui vit dans les bassins versants» qu’ils alimentent, commente la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte, coprésidente du groupe 1 du Giec.

Pour l’instant, la fonte des glaciers asiatiques semble plutôt favoriser le débit des fleuves. Un pic pourrait toutefois être atteint vers la moitié du siècle, avant une baisse du débit fluvial atteignant «10% ou plus» en 2100, en cas de scénario RCP8.5. «Dans les régions couverts par de petits glaciers, comme les Andes tropicales et les Alpes, la plupart des glaciers ont déjà dépassé ce pic», ajoute le Giec.

Particulièrement exposés, les 670 millions de Terriens vivant dans les hautes régions montagneuses (ils devraient être entre 740 et 840 millions en 2050) seront exposés à un risque accru d’avalanches, de glissements de terrain et d’inondations, dues au débordement de lacs glaciaires. La qualité de l’eau va aussi s’en ressentir: la fonte des glaciers libère déjà de nombreux contaminants, dont du mercure lié aux activités humaines. Idem pour l’économie, dont le tourisme et les sports d’hiver, déjà sous tension dans les Pyrénées et dans plusieurs stations alpines de basse altitude.

Dans les Andes, des records de fonte

En matière de fonte des glaciers d’altitude, les Andes constituent un exemple frappant du réchauffement en cours. Dans une étude publiée mi-septembre dans Nature Geoscience, des glaciologues français[i] révèlent une fonte très soutenue depuis 2000. Grâce aux images issues du satellite ASTER, l’équipe est parvenue, avec une résolution jusqu’alors inégalée, à déterminer la fonte de 95% des 18.799 glaciers répertoriés dans ce massif.

Selon leurs résultats, cette chaîne montagneuse sud-américaine a perdu, en moyenne, un volume de 22,9 milliards de tonnes par an entre 2000 et 2018, soit un amincissement annuel moyen de 85 centimètres. C’est dans les parties nord (Andes tropicales) et sud (Patagonie) que le recul est le plus prononcé, constant depuis 2000. La moitié de ces pertes surviennent au front des glaciers, dans des lacs ou dans l’océan.

Dans le champ de glace sud de Patagonie, les chercheurs ont même observé un amincissement annuel de 44 mètres par an sur le glacier HPS12, soit 792 mètres sur la période étudiée! «C’est l’équivalent de plus de deux fois la Tour Eiffel: on a déjà observé des pertes annuelles de 15 à 20 mètres par an sur d’autres glaciers, mais avec celui-ci je pense qu’on est sur un record mondial. Les Andes comptent beaucoup de glaciers qui fondent très rapidement», commente Etienne Berthier, chercheur au Laboratoire d'études en géophysique et océanographie spatiales (LEGOS, Toulouse) et co-auteur de l’étude, contacté par le JDLE.

Les Andes centrales ne sont plus épargnées

Quant à la partie centrale des Andes (entre 25°S et 40°S de latitude), son amincissement est certes plus modéré, mais c’est principalement en raison d’une stabilité au cours de la décennie 2000-2009. «Cette décennie a été très humide, ce qui a pu contrecarrer la hausse de température, et ces glaciers sont probablement moins sensibles, en raison de leur plus haute altitude», explique Etienne Berthier. Après 2010, les pertes d’épaisseur ont en revanche été très fortes, du fait d’une sécheresse très intense.

Dans les Andes, la perte de masse glaciaire est l’une des plus fortes au monde, avec un rythme aussi élevé que dans les Alpes, mais pour une surface beaucoup plus grande: 30.000 km2, contre 2.000 km2. Leur contribution à la montée du niveau de la mer est par ailleurs «beaucoup plus forte» que pour les glaciers des hautes montagnes asiatiques, pourtant trois fois plus étendus.

«En Asie, le réchauffement joue aussi, mais les glaciers sont à plus haute altitude, le rythme de fonte est moins rapide», explique Etienne Berthier. Selon les scénarios climatiques, les Andes devraient perdre «entre un tiers et deux tiers de leur volume total de glace d’ici à 2100».



[i] Laboratoire d'études en géophysique et océanographie spatiales (LEGOS, Observatoire Midi-Pyrénées, CNRS/Cnes/IRD/université Toulouse-III-Paul-Sabatier), de l’Institut des géosciences de l’environnement (IGE, Observatoire des sciences de l’univers de Grenoble, CNRS/université Grenoble-Alpes/IRD/Institut polytechnique de Grenoble) et de l’Institut argentin de nivologie, glaciologie et sciences de l’environnement (IANIGLA)

 



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