Haro sur le pétrole guyanais

Le 22 juin 2011 par Valéry Laramée de Tannenberg
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Une compagnie britannique cherche actuellement des hydrocarbures au large des côtes guyanaises. Un projet qui suscite moult inquiétude.

Jusqu’à présent, la France n’avait pas de pétrole mais avait des idées. Une accroche publicitaire qui pourrait tomber en désuétude dans les prochaines années. Le Parlement n’a pas, encore, interdit l’exploration des gisements de gaz de schiste dans l’Hexagone. Et depuis le 3 mars dernier, une plate-forme flambant neuve fore un puits d’exploration à 160 kilomètres au large de la côte guyanaise. Propriété d’Ensco, la plate-forme 8503 est affrétée par la compagnie britannique Tullow Oil, pour 50 jours. Montant du loyer: 440.000 dollars (305.290 euros) par jour.

 

Reprenant la suite d’Elf, de GDF Suez, d’Hardman Resources, la compagnie britannique a bon espoir de trouver des hydrocarbures dans les grands fonds guyanais. Le contexte géologique s’apparente, en effet, à celui du talus continental du Ghana, où Tullow Oil exploite un riche gisement d’huile. Selon des études préliminaires, la zone prospectée au large de la Guyane française pourrait receler l’équivalent de plusieurs centaines de millions de barils. Une perspective qui n’enchante guère à Cayenne.

 

La ruée vers l’or noir guyanais ne date pas d’hier. Dans les années 1970, Elf explore le sous-sol à proximité des plages. Sans succès. Avec l’avancée des techniques, des perspectives s’ouvrent. Les pétroliers sont désormais capables d’exploiter des gisements sous plusieurs kilomètres d’eau et de roches. Ce qui élargit le champ des possibles.

 

Début 2001, Hardman Resources obtient deux permis de recherche. Le premier (Matamata), situé à la limite des eaux territoriales surinamiennes, se trouve à 220 km au large des côtes. Baptisé Kawana, le second est proche des eaux brésiliennes. Sitôt les autorisations accordées, le parapétrolier australien veut commencer ses opérations. Au cours d’une réunion houleuse, ses représentants enjoignent aux pêcheurs guyanais de faire place à leur bateau de recherche. Colère des crevettiers qui enragent contre les journées de travail perdues et l’absence de toute évaluation de l’impact environnemental de cette campagne de sismique.

 

Conciliante, la compagnie australienne propose, sans rire, de compter les tortues marines, (toutes protégées en Guyane), qui sont des milliers à venir pondre sur le littoral guyanais.

 

Les mois et les années passent sans la moindre annonce de découverte d’huile ou de gaz.

 

Durant l’été 2005, six mois avant l’expiration de son permis, l’industriel dépose une demande de prolongation de son autorisation: accordée! Entre-temps, la France a ratifié la convention de Carthagène qui oblige, notamment, les compagnies pétrolières à effectuer une étude d’impact avant toute exploration. Les ONG alertent le préfet.

 

En catastrophe, Cayenne fait interrompre les opérations de Hardman Resources. La compagnie australienne est sommée de mener une étude d’impact. Dans les derniers jours de l’année, la Direction régionale de l'environnement (Diren) reçoit son dossier. «Ce n’était qu’une synthèse de documents compilés sur le net, ainsi que la transcription d’une émission de radio», se souvient Laurent Kelle du WWF.

 

Pour faire bonne mesure, l’équipage du bateau parapétrolier accueille tout de même un étudiant du laboratoire d’écologie, systématique et évolution de l’université d’Orsay. Sa mission: quantifier les populations de cétacés vivant dans les zones prospectées. Ses observations seront fructueuses: 15 espèces sont identifiées. Qu’importe, le permis est finalement accordé. Hardman dispose de 5 ans pour forer des puits d’exploration.

 

Fin 2006, la compagnie est rachetée par Tullow Oil qui entend mener les opérations avant le terme du permis, fin 2010. Faute d’activité, le permis ne serait pas renouvelé. Il faut donc commencer les forages pour conserver l’exclusivité de la zone.

 

Cette fois, on semble proche du but. GDF Suez s’est associé au Britannique sur la zone de Matamata. L’énergéticien franco-belge conduit une campagne de prospection en utilisant cette fois des systèmes électromagnétiques. La campagne est infructueuse et le groupe dirigé par Gérard Mestrallet se retire du projet en juillet 2008.

 

Fin 2010, Tullow s’associe aux géants Shell et Total. La compagnie britannique dépose une demande d’autorisation de forage sur Kawana pour le début de 2011: en pleine saison de ponte des tortues marines! Cette fois, plus question de passer en force. Le groupe pétrolier fait réaliser une volumineuse étude d’impact par Creocéan, un bureau d’étude spécialisé. Plusieurs surprises attendent pourtant les Guyanais. Tullow n’a pas prévu de plan de protection des plages. «Or, selon leurs propres documents, tout l’Ouest guyanais serait concerné en cas de fuite d’hydrocarbures», s’indigne Laurent Kelle.

 

Après tractations entre les pêcheurs, les environnementalistes et Tullow, la préfecture oblige l’industriel à réaliser un état des lieux de la ressource halieutique. Cayenne interdit aussi l’utilisation des boues à huile, un lubrifiant dont l’usage sera totalement prohibé, quelques semaines plus tard, par l’article L218-32 du Code de l’environnement.

 

En revanche, toujours pas de plan spécifique de protection. Un comble, alors que la catastrophe de Deepwater Horizon en Louisiane a montré la très grande difficulté à dépolluer les zones des mangroves. Pour mémoire, 300 des 320 km de littoral guyanais sont constitués de mangroves.

 

A terme, la résistance s’organise. Le WWF et le comité local des pêches réalisent l’état des lieux de la ressource halieutique que n’a pas voulu financer Tullow: un point zéro qui sera bien utile en cas d’évaluation des dommages environnementaux.

 

Grisés par la polémique, les médias locaux s’emparent du sujet. «Cela dit, la population ne bouge pas. Inconsciemment, elle imagine que si l’on trouve du pétrole, cela fera baisser le prix de l’essence», constate Pierre-Olivier Jay, directeur de la revue «Une saison en Guyane».

 

Débuté dans les premiers jours de mars, le forage ne se passe pas comme prévu. Il y a quelques jours, l’équipe d’Ensco a cassé un trépan dans le puits. Ce qui a interrompu momentanément les travaux. Pour rattraper le coûteux retard, Tullow a demandé au ministère en charge de l’écologie une dérogation pour utiliser les boues à huile interdites, interdites mais bien meilleur lubrifiant que les boues à eau. Si l’autorisation était accordée, les ONG ont indiqué qu’elles porteraient l’affaire devant les tribunaux. Une opportunité pour torpiller, une fois pour toutes, l’exploration pétrolière au large de la plus sauvage des côtes françaises.

 



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