Halal: contrôle des abattoirs et étiquetage au menu

Le 14 mars 2012 par Romain Loury
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Les sujets du bien-être animal et de la sécurité sanitaire dans l’abattage rituel continuent à faire débat, malgré la volonté affichée par le gouvernement de mieux contrôler les abattoirs et de mettre en place un étiquetage spécifique.

Une polémique qui «conduit à stigmatiser de manière injuste les communautés musulmane et juive de notre pays», a d’emblée lancé le ministre chargé de l’agriculture, Bruno Le Maire, le 8 mars, lors d’une conférence de presse. Un point presse organisé en urgence, après la publication par Le Point d’un rapport confidentiel du Conseil général de l’alimentation (CGAAER) évoquant 51% d’animaux abattus de manière rituelle.

Ce chiffre, le ministère le dément, du fait qu’il est extrapolé à partir de seulement 15 abattoirs. Selon des chiffres officiels de 2010, portant sur la totalité des 255 abattoirs français, ce serait 26% des animaux qui seraient tués de manière rituelle, à savoir 42% pour les ovins et caprins, 12% pour les bovins et 13% pour les veaux. Soit 14% de la viande produite en France en 2010 [1].

Bien que ces chiffres soient moins élevés que ceux avancés par le CGAAER, Bruno Le Maire reconnaît «des dérives», avec «beaucoup d’abattage rituel par commodité», notamment en raison d’une déficience des appareils d’étourdissement. Ce à quoi il espère mettre fin par un décret publié fin décembre 2011.

Selon ces textes, les abattoirs souhaitant faire du rituel devront désormais y être autorisés par le préfet du département. Les dossiers de demande devront justifier de commandes commerciales, d’une formation du personnel et d’un équipement adéquat [2].

«Mieux vaut cela que rien», reconnaît le président de l’Œuvre d’assistance aux bêtes d’abattoir (Oaba), Jean-Pierre Kieffer, qui milite pour le droit du consommateur de choisir, selon ses convictions quant au bien-être animal. Un droit qui, selon lui, ne sera comblé qu’avec l’étiquetage du mode d’abattage. Un droit «tout à fait légitime», renchérit Bruno Le Maire, en écho à une promesse faite par Nicolas Sarkozy lors d’un meeting de campagne tenu à Bordeaux le 3 mars.

Mais aussi un changement de bord pour le gouvernement, selon l’Oaba: en 2011, lors des débats sur le règlement européen d’étiquetage alimentaire, la France aurait fait pression pour éviter une mention du type «viande provenant d’animaux abattus sans étourdissement», à laquelle s’opposaient les professionnels de la viande et la communauté juive. Suite à cet abandon, il a été décidé d’une étude de faisabilité menée par la Commission européenne en 2013.

Longtemps réticente vis-à-vis de l’étiquetage, l’Association nationale interprofessionnelle du bétail et des viandes (Interbev) a décidé, «compte tenu de la violence des débats, d’ouvrir une concertation à ce sujet pour voir ce que l’on met dans l’étiquetage», indique son président Dominique Langlois.

Pour Bruno Le Maire, cet «enjeu compliqué», notamment d’un point de vue économique pour la filière, nécessitera «l’accord de la Commission européenne». Au-delà de «l’eurocompatibilité», Dominique Langlois craint «une distorsion de concurrence», avec des viandes produites hors Europe qui n’auraient pas d’obligation d’étiquetage.

Pour Jean-Pierre Kieffer, qui craint que «le sujet retombe après les élections», la question de l’information du consommateur va au-delà de la souffrance animale: elle englobe la sécurité sanitaire, en raison d’une possible contamination par des bactéries présentes dans l’estomac de l’animal, dont les fameuses Escherichia coli.

A la différence de l’abattage conventionnel -où seules les jugulaires et les carotides sont tranchées après étourdissement-, égorger les animaux conduit à sectionner l’œsophage et la trachée. Les animaux sont alors suspendus, avec des coulées de liquides stomacaux (rumen) et pulmonaires sur la gorge et la tête de l’animal.

Il y a donc risque de contamination par des bactéries présentes chez l’animal, notamment l’Escherichia coli, pour laquelle les tests, en l’absence de lésions sur la carcasse, «ne sont pas systématiques», explique le président de l’Oaba.

«Les muscles du cou ne sont pas de très bonne qualité, mais ils sont utilisés pour les steaks hachés», ajoute-t-il. Aucun problème si la viande est cuite à cœur, mais «il y a un risque réel de contamination pour les nombreuses personnes consommant des steaks tartares: les cas ne sont pas très fréquents, mais ils peuvent être très graves». Allant jusqu’au syndrome hémolytique et urémique (SHU), potentiellement mortel.

En attente de l’étiquetage selon le mode d’abattage, l’Oaba a publié fin février une liste de 127 abattoirs ne pratiquant pas l’abattage rituel, identifiables par un numéro d’agrément inscrit sur l’emballage. Pour Jean-Pierre Kieffer, «ce n’est pas un appel à boycott, c’est juste une question de protection animale».

Le 8 mars, le recteur de la Grande mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, a annoncé la prochaine mise en place d’un «comité théologique» chargée «d'observer si la pensée religieuse de l'islam» permettait «un certain nombre d'avancées» sur l'abattage rituel, rapporte l’Agence France Presse (AFP).

Selon le CGAAER, le Danemark, la Finlande et certaines provinces d’Autriche obligent à un étourdissement post-égorgement. En Suède et dans des pays non-membres de l’UE (Norvège, Islande, Suisse), l’étourdissement pré-égorgement est obligatoire, ce qui interdit de facto l’abattage rituel; ces pays importent cette viande de l’étranger, à des prix plus élevés.

[1] Si tous les musulmans et juifs de France consommaient halal ou casher (ce qui n’est pas le cas), les besoins seraient de 10% de la viande totale. Selon les chiffres du gouvernement (14% du tonnage de viande), il y aurait donc, au minimum, 4% de viande dont les consommateurs ignorent l’origine rituelle.

[2] Afin de clore au plus vite la polémique, le ministère a avancé l’entrée en vigueur de ces textes au 8 mars (le matin même de la conférence de presse), alors qu’elle n’était prévue qu’au 1er juillet.



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