Grands fonds marins : vers une nouvelle frontière ?

Le 13 octobre 2011 par Geneviève De Lacour
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Les nodules polymétalliques, nouvel Eldorado minier
Les nodules polymétalliques, nouvel Eldorado minier

A l'invitation de l'Institut océanographique de Paris et de l'Ifremer, une conférence internationale intitulée «Abysses, voyage dans un monde méconnu», s’est tenue aujourd’hui 13 octobre à Paris. Son but: trouver les moyens de gérer durablement les grands fonds marins. Scientifiques, industriels, politiques et ONG ont accepté de s’asseoir autour de la table pour discuter des nouveaux enjeux des eaux profondes et du plancher océanique au moment où, dans la course aux matières premières, tous reconnaissent l’importance croissante de l’«offshore ultra-profond».

Alors que les réserves en pétrole et en métaux diminuent sur terre, l’exploration du fond des océans suscite toutes les convoitises, celle des pétroliers qui savent que les océans renferment d’importantes réserves d’hydrocarbures mais aussi des compagnies minières attirées par la recherche de nodules polymétalliques, de sulfures hydrothermaux ou autres encroutements colbatifères… Des noms barbares pour des enjeux hautement stratégiques.

«Mais l'exploitation pétrolière et minière des grands fonds marins ne doit pas conduire à jouer les apprentis sorciers», avertit Robert Calcagno, directeur général de l'Institut océanographique de la Fondation Albert 1er. «On va passer en 2050 à 9 milliards d'habitants et les pays en développement voudront le même niveau de confort que nous, il y aura donc besoin de plus de pétrole et de ressources minières, mais nous disons qu'il faut faire attention». Et de compléter: «Il faut faire des études d'impact avant d'aller exploiter, savoir ce qui se trouve dans les grands fonds où on exploite et avoir des technologies éprouvées».

Pour Yves Fouquet, directeur du laboratoire de géochimie et de métallogénie à l’Ifremer, la demande en métaux est très forte et ne devrait pas fléchir. Il estime les réserves en métaux inférieures à 20 ans. Le cours du cuivre a explosé depuis 1999. Or l’Europe possède une dépendance totale aux terres rares et très forte à d’autres minerais comme le cuivre.

«Les océans représentent les deux tiers de la surface de la planète, mais 60% du plancher océanique se situe à plus de 2.000 mètres de profondeur», explique l’expert de l’Ifremer. Et si les océans peuvent permettre de diversifier les approvisionnements en métaux, l’accessibilité à ces dépôts demeure problématique. Des gisements dont la morphologie est très diverse. Les placers à diamants des marges continentales se trouvent à faible profondeur. Mais d’autres gisements stratégiques sont moins accessibles, comme les encroûtements colbatifères. Situés entre 1.000 et 3.000 mètres de profondeur, ces croûtes métalliques de 25 centimètres d’épaisseur regorgent de fer, manganèse, cobalt, platine, titane et zirconium. Autres gisements profonds, les sources hydrothermales se situent entre 1.000 et 5.000 m de profondeur. Vedettes géologiques des années 1980, les fameux nodules polymétalliques (manganèse, cuivre, nickel et cobalt) sont de retour, mais toujours à plus de 4.000 m sous la surface.

La France a récemment découvert dans les eaux territoriales de Wallis et Futuna son premier site hydrothermal. Une campagne d’exploration a été menée en 2010 par un consortium réunissant l’Ifremer, le BRGM, Areva, Eramet et Technip pour la partie ingénierie. Et si l’on en croit le premier ministre François Fillon, la seconde campagne devrait prochainement être lancée, puisque les fonds sont «extrêmement prometteurs».

D’autres amas sulfurés dans le monde sont en cours d’exploitation par des compagnies privées. Selon Julien Denègre, directeur commercial de Technip, le projet Nautilus situé dans la zone économique exclusive de la Papouasie-Nouvelle Guinée permet d’extraire du cuivre et de l’or par 1.700 m de fonds et «les coûts d’investissement du projet canadien pour l’exploitation de cet amas sulfuré est bien inférieur à celui d’une exploitation terrestre». Comme tous les gisements de sources hydrothermales, il est de taille réduite, l’exploitation est donc prévue pour durer entre un an et un an et demi. Pour ce projet, une étude d’impact a été réalisée avec un recensement des espèces marines dans la colonne d’eau et l’étude de l’impact des dispersions des fumées.

En ce qui concerne les nodules polymétalliques, quelques pays comme la France, la Chine, le Japon, l’Allemagne, la Russie ou la Corée ont obtenu des permis d’exploitation. D’ailleurs, la répartition des titres miniers dans le Pacifique Nord a été attribuée par les Nations unies. Il faut dire qu’en 1970, après des années d’efforts intenses, l’Assemblée générale des Nations unies a déclaré à l’unanimité que les fonds marins et leur sous-sol, au-delà des limites de la juridiction nationale, étaient le patrimoine commun de l’humanité. En 1973, elle a convoqué une conférence qui a conduit à la création de l’Autorité internationale des fonds marins (Isa). Cette autorité organise et contrôle toutes les activités dans la zone aux fins de la gestion de ses ressources. Les secteurs d’exploration pour lesquels l’Isa a conclu des contrats se trouvent dans la zone Clarion-Clipperton (ZCC), dans le Pacifique Nord équatorial, et le bassin indien central, dans l’océan Indien.

Le directeur de l’Institut océanographique de Paris rappelle d’ailleurs que, depuis 1981, «la Convention de Montego Bay sur le droit de la mer des Nations unies dit que les sous-sols sous-marins sont un patrimoine mondial de l'humanité». «Ce texte, ratifié par 161 pays, mais pas par les Etats-Unis, précise que pour exploiter les ressources minières des grands fonds il faut des études d'impact préalables», indique Robert Calacagno.

Lucien Chabason de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) estime que la création d’un organisme comparable à l’AIEA pour le nucléaire civil s’avère nécessaire. «Cette institution amènerait les pays qui exploitent le fond des océans à rendre des comptes.» Car même si la Convention du droit de la mer a instauré un tribunal international du droit de la mer à Hambourg (Allemagne), avec des juges qui travaillent et des budgets payés par les Etats, ce tribunal n'a traité pour l’instant que d’une douzaine de cas. Robert Calacagno propose que dorénavant, sous contrôle de ce tribunal, toute exploitation sous-marine bénéficie d'études impacts poussées, tant sur le milieu naturel que sur les technologies utilisées.

Les propos du prince Albert de Monaco présent lors de l’ouverture de la conférence résument assez bien la situation actuelle. «Le premier problème des grands fonds n’est pas tant d’échapper à la vigilance des hommes ou d’être trop méconnus, mais celui d’échapper aux cadres traditionnels de la souveraineté et de l’action collective.» Et il ajoute: «Ne se soumettant pas au tracé des frontières, dépassant les cadres habituels de l’intervention des Etats, ces zones sont le plus souvent dans l’angle mort de nos initiatives, qu’elles soient nationales ou multilatérales».
 
Dans son discours, le prince a appelé à la modernisation de la Convention des Nations unies pour le droit de la mer, qui fêtera son trentième anniversaire en 2012 et a préconisé «l’emploi de la Convention des Nations unies pour la diversité biologique pour la préservation des océans édictée à Nagoya».


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