Glyphosate: les usages dérogatoires, ultime champ de bataille?

Le 13 novembre 2019 par Romain Loury
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En principe, tous les usages du glyphosate seront interdits en 2023.
En principe, tous les usages du glyphosate seront interdits en 2023.
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La sortie du glyphosate se rapproche: au 1er janvier 2021, seront interdits les usages agricoles où il existe une alternative à cet herbicide. Dans un rapport d’étape publié mardi 12 novembre, une commission parlementaire appelle à presser le pas pour clarifier les usages dérogatoires, tout en pointant les difficultés techniques et financières qui guettent la profession.

 

C’était une promesse d’Emmanuel Macron: la France, partisane d’une interdiction européenne du glyphosate lors de sa procédure de renouvellement en 2017, interdirait cet herbicide d’ici trois ans. Sans toutefois passer par la loi, comme tel a été le cas pour les néonicotinoïdes (dont l’interdiction est inscrite dans la loi biodiversité d’août 2016), et ce au grand dam des opposants aux pesticides.

Face aux inquiétudes émises par la profession, et alors que le glyphosate est le premier pesticide de synthèse vendu en France (et au monde), le président avait clarifié son intention lors du grand débat, en janvier: primo, une interdiction pour tous les usages lorsqu’il existe une alternative au glyphosate (en janvier 2021); secundo, une interdiction complète au 1er janvier 2023.

Définir les usages avant juin 2020

L’échéance approche donc à grand pas: à un peu plus d’un an du premier couperet, la mission d’information commune sur le suivi de la stratégie de sortie du glyphosate[i] a publié, mardi 12 novembre, un rapport d’étape, appelant à hâter les préparatifs. «Il serait inconscient d’attendre le 31 décembre 2020 pour savoir quelles situations culturales entrent dans la première catégorie et quelles sont les autres situations qui pourront bénéficier d’un délai», indique le rapport.

Un stockage rampant de glyphosate? A ce jour, les seuls chiffres disponibles sur les pesticides sont ceux de la vente, et depuis juillet 2019, de l’achat de pesticides par département, via la base nationale des ventes des distributeurs (BNV-D). Selon elle, la vente de glyphosate, qui constitue 30% du volume d’herbicides vendus en France, a peu évolué ces dernières années, atteignant 8.831 tonnes en 2017. Or les rapporteurs proposent de mettre en place une «base numérique partagée», fermée au public, qui regrouperait les données issues des logiciels sur lesquels les agriculteurs tiennent leurs registres phytosanitaires. Ce qui permettrait  de mieux connaître les usages, mais aussi d’identifier d’éventuels ‘effets de stock’: selon le député Nicolas Turquois (MoDem, Vienne), les achats de glyphosate pourraient avoir grimpé «de 20% à 30%», en prévision de l’interdiction.

Face à l’arrêt du glyphosate, les principales alternatives sont de nature mécanique, comme le confirmait l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) dans un rapport publié en novembre 2017. D’autres techniques sont à l’étude, telles que le désherbage électromécanique, le désherbage électrique et la robotisation.

Or, selon le rapport, plusieurs secteurs agricoles se trouvent dans une impasse technique, faute d’alternative solide. Exemple, l’agriculture de conservation des sols (qui évite le labour), les vergers et vignes en milieu pentu, les sols pauvres ou en proie à l’érosion, ou certaines filières spécifiques, comme la production de semences, soumise à de hautes exigences de pureté. Autre inquiétude pointée par le rapport, la lutte contre les plantes toxiques ou allergisantes (datura, morelle, ambroisie), ou contre les vivaces invasives (chardon, liseron, chiendent).

Face aux défis plus ou moins grands d’un secteur à l’autre, le rapport appelle l’Inra et les instituts techniques agricoles à préciser, «au plus tard en juin 2020», «les situations (culturales et pédoclimatiques) qui ne pourront supporter un arrêt du glyphosate dès le 1er janvier 2021 sans menacer la survie de l’exploitation, ni son environnement», ainsi que «les délais qu’il faut raisonnablement envisager pour préparer leur sortie définitive».

Des pertes financières à accompagner

Autre recommandation: accompagner les agriculteurs non seulement d’un point de vue technique, mais également financier. Or le chiffrage des pertes reste à établir. A ce jour, l’Inra n’a exploré le sujet que pour les vignes, estimant un surcoût moyen de 210 euros/hectare en vignes larges et de 408 euros/ha en vignes étroites, pour un désherbage mécanique par rapport à un désherbage chimique.

L’Association générale des producteurs de blé (AGPB) avance les chiffres de 12,7 millions d’euros en heures supplémentaires, une consommation de carburant multipliée par 3 ou 4 (87 millions d’euros). L’alourdissement des charges s’élèverait entre 50 et 150 euros par hectare, tandis que le coût de production grimperait de 10 euros par tonne de blé. L’Interprofession des fruits et légumes frais (Interfel) estime le surcoût entre 1.000 et 1.500 euros par hectare.

Emanant de la profession, ces chiffres ont fuité dans la presse quelques jours avant la publication du rapport, à la grande irritation de plusieurs députés. Si le corapporteur Jean-Baptiste Moreau (LREM, Creuse) rappelle qu’il s’agit de «chiffres entendus, mais contestés», Matthieu Orphelin (ex-LREM, Maine-et-Loire) remarque que «ces fuites ont été assez bien agencées pour faire croire que la sortie du glyphosate était impossible, hors de prix, qu’il n’existait aucune alternative». «Il existe des impasses réelles sur certains usages, mais cela ne doit pas empêcher d’avancer sur les usages où il existe des alternatives», ajoute-t-il.

L’agriculture de conservation, pro-glyphosate?

Selon son collègue Loïc Prudhomme (La France insoumise, Gironde), «le modèle actuel est dans l’impasse (…) le prix du traitement des eaux polluées, le prix des maladies professionnelles n’est pas pris en compte dans ces estimations. Nous avons besoin d’une agriculture intensive en main d’œuvre, pas en chimie».

L’intervention a brièvement fait tomber le masque de Jean-Baptiste Moreau, agriculteur de profession: «il y a encore une place pour l’agriculture conventionnelle. Le zéro produit phytosanitaire, je ne suis pas sûr que ce soit faisable, ni même que ce soit sain pour les consommateurs», a-t-il lancé, pour conclure sur les «toxines» qu’il s’agirait d’éliminer par les pesticides.

Tout au long de la séance, l’agriculture de conservation des sols a été brandie en exemple de modèle vertueux (biodiversité, stockage de carbone dans les sols, moindre consommation de carburant), inspirant au député André Chassaigne (Gauche démocratique et républicaine, Puy-de-Dôme) une intervention aussi émue qu’applaudie -du moins dans les rangs les plus réticents à la fin de l’herbicide. Seule ombre au tableau: cette pratique «ne peut pas se passer d’un minimum de glyphosate», reconnaît Jean-Baptiste Moreau.

Un "minimum" assez généreux, si l’on en croit les chiffres compilés par son rapport: à raison de 720 grammes par hectare et par an en moyenne (jusqu’à 1.080 g/ha/an), l’agriculture de conservation recourt au glyphosate bien plus que les grandes cultures (114 g/ha/an) et la viticulture (511 g/ha/an), mais un peu moins que l’arboriculture (782 g/ha/an).

«Cranter les avancées»

Interrogé par le JDLE sur cette frappante mise en avant de l’agriculture de conservation, le député Jean-Luc Fugit (LREM, Rhône), corapporteur et ‘good cop’ du tandem, réfute l’idée selon laquelle cette pratique serait «prise comme alibi: c’est l’exemple que tout n’est pas binaire. Tout est question de points d’équilibre, alors qu’on veut toujours raisonner en 0 ou 1». Quant à la sortie du glyphosate, il estime que «c’est possible, mais il va falloir cranter les avancées, filière par filière, et mettre en place un accompagnement financier».

La question est d’autant plus cruciale que la colère gronde chez les agriculteurs, et que la sortie du glyphosate pourrait être la goutte de trop. «Raison de plus pour faire les choses avec eux: il faut identifier au plus vite ceux pour qui [il existe actuellement des alternatives ou non], que ce soit clair pour eux», explique Jean-Luc Fugit.

Interrogée sur le ton du rapport, Barbara Pompili, présidente de la commission du développement durable de l’Assemblée, reconnaît qu’il y a eu «une volonté chez les rapporteurs de trouver un consensus entre eux», ce qui a pu le rendre «moins décapant». Malgré les réticences, bien manifestes ce mardi 12 novembre, la question n’est plus de savoir s’il faut ou non sortir du glyphosate, juge Barbara Pompili: «nous en sommes plutôt à ‘on veut une minute de plus, monsieur le bourreau’».

 



[i] Le rapport a été présenté mardi 12 novembre aux commissions des affaires économiques, des affaires sociales et du développement durable de l’Assemblée nationale.

 



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