Glyphosate: le torchon brûle entre l’Efsa et le Circ

Le 19 février 2016 par Romain Loury
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L'herbicide le plus vendu au monde
L'herbicide le plus vendu au monde
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Rien ne va plus entre le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) et l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa): brouillés par le glyphosate, dont le Circ juge qu’il pose un risque cancéreux, l’Efsa non, les deux organismes ont annulé une rencontre prévue en février.

Dans l’univers de ces organismes (onusien pour le Circ, européen pour l’Efsa), de tels froids diplomatiques sont plutôt rares. Tout est parti de l’avis publié en mars 2015 par le Circ, dans lequel il classifiait le glyphosate, herbicide le plus vendu au monde (connu sous son nom de marque Round Up), comme cancérogène probable pour l’homme (groupe 2A).

Sur la base d’études menées chez l’animal et chez l’homme, l’organisme lyonnais jugeait les preuves de son potentiel cancéreux «suffisantes» pour l’animal de laboratoire, «limitées» chez l’homme. De quoi couper l’herbe sous le pied de l’Efsa, qui était justement en train de mener sa réévaluation décennale de ce désherbant.

Publié en novembre sur la base des travaux de l’Institut fédéral allemand d’évaluation des risques (BfR) [1], l’avis de l’Efsa concluait de manière diamétralement opposée, jugeant «improbable que le glyphosate présente un danger cancérogène pour l'homme».

Plusieurs raisons à ces divergences: primo, des différences d’interprétation des mêmes études; deuxio, le fait que le Circ évalue le principe actif (glyphosate) et ses préparations (pesticides commercialisés, avec leurs coformulants) alors que l’Efsa ne se penche que sur le premier; tertio, l’Efsa a eu accès à des études menées par les fabricants (dont Monsanto) dont le Circ ne tient pas compte, et auxquelles il n’a pas accès, du fait qu’elles sont couvertes par le secret industriel.

Une chamaillerie épistolaire

Dépassant la sereine controverse scientifique, le ton est très vite monté entre les deux organismes, comme en témoigne un échange de lettres publiées sur le site de l’Efsa. C’est d’abord le Pr Christophe Portier, ancien employé du Circ, qui a sonné la charge fin novembre 2015: dans un courrier scientifiquement argumenté, adressé au commissaire européen à la santé Vytenis Andriukaitis, il appelle celui-ci à «ne pas tenir compte des conclusions faussées de l’Efsa».

L’attaque a piqué l’Efsa au vif: dans sa réponse à Christophe Portier, datée de mi-janvier, son directeur Bernhard Url fait une mise au point sur les méthodes de travail de l’Efsa, et répond point par point à ces arguments scientifiques. Au passage, il en profite pour glisser que les travaux du Circ ont certes un «rôle important», mais qu’ils ne constituent qu’une première évaluation, «qui ne saurait être comparée aux évaluations du risque plus complètes menées par des autorités comme l’Efsa».

Faussement candides ou réellement perfides, ces propos ont moyennement plu au directeur du Circ, Christopher Wild. Prenant le relais de Christophe Portier, il rappelle, dans un courrier adressé le 5 février à Bernhard Url, «la transparence, l’ouverture et l’indépendance scientifique» des travaux du Circ –trois éloges rarement adressés à l’Efsa par ses nombreux détracteurs.

Christopher Wild demande par ailleurs à l’Efsa de corriger publiquement ses propos sur le Circ. Ce qu’il verrait comme un acte de «bonne foi», et un pré-requis à la rencontre prévue en février entre les deux organismes.

Pas de correction, pas de rendez-vous

Celle-ci n’aura pas lieu: dans sa réponse, Bernhard Url poursuit ses amabilités sur les contributions «importantes» du Circ, se dit très attaché à la future rencontre pour aplanir les angles, mais n’évoque nulle part la possibilité de corriger les propos de l’Efsa.

Ce que ne manque pas de relever Christopher Wild, qui dans son dernier courrier, du 12 février, décline finalement l’invitation. Rien n’est pour autant perdu: des représentants de l’Efsa et du Circ devraient se rencontrer le 2 mars à la demande de la commission environnement du Parlement européen, qui cherche un éclairage sur ces divergence scientifiques.

Contactée vendredi par le JDLE, l’Efsa, submergée de questions sur le glyphosate, n’a pu apporter de réponse dans l’immédiat. Quant au Circ, il indique dans un courrier électronique que «le dialogue reste ouvert, mais [qu’il lui] paraît capital que les déclarations erronées ou prêtant à confusion qui sont publiées sur le site de l’Efsa sur l’évaluation du glyphosate par le CIRC, soient corrigées, afin de permettre une discussion scientifique à la fois transparente et ouverte».

«Si le dialogue reste ouvert, nous rappelons que les résultats de cette évaluation des monographies sur le glyphosate par le CIRC sont définitifs et sans appel», ajoute le Circ. Quant à l’Efsa, qui juge «regrettable que la réunion n’ait pas eu lieu», elle «réitère son engagement à coopérer avec le Circ et avec tout organisme scientifique impliqué dans l’évaluation des pesticides».

Trois études cruciales, mais secrètes

Derrière les petites vexations, c’est tout le processus d’évaluation qui divise les deux organismes, comme le rappelle l’ONG Corporate Europe Observatory (CEO) sur son site internet. Exemple, le fait que «trois études de carcinogénicité chez la souris, sponsorisées par l’industrie, ne sont pas accessibles au Circ, alors que l’Efsa insiste sur le fait qu’elles ont joué un rôle important dans sa propre décision», rappelle-t-elle.

Pour le Circ, «seules les études publiées ou qui ont été acceptées pour publication dans la littérature scientifique accessible peuvent être prises en compte dans [son] évaluation, ainsi que les données émanant de rapport gouvernementaux accessibles au public (et suffisamment détaillés pour permettre un examen scientifique indépendant). Cela à la fois pour des raisons de transparence et de qualité.  Les études non publiées ou qui ne sont pas accessibles au public ne sont pas prises en considération car elles ne peuvent pas être évaluées par les experts des monographies».

L’Efsa ne s’offusque pas de ces désaccords, et estime au contraire que la propriété industrielle ne constitue pas un frein: «du fait de divergences dans les systèmes législatifs, parfois avec des exigences réglementaires qui ne sont pas les mêmes, des différences continueront à exister dans la manière dont les organismes scientifiques évaluent les produits, les substances, les allégations, les organismes et les procédés de production».

Couvertes par le secret industriel, les trois études en question constituent un véritable «cas d’école» de l’évaluation des pesticides, déplore Martin Pigeon, chercheur au CEO contacté par le JDLE. Demandant en décembre 2015 que ces trois études [2] lui soient communiquées, le CEO a d’ailleurs essuyé début février un refus de l’Efsa. L’ONG a formé une requête en confirmation auprès de l’autorité, et attend désormais une réponse approfondie, explique Martin Pigeon.

Selon le CEO, la Commission européenne devrait demander début mars aux Etats-membres de débuter les discussions sur le renouvellement d’autorisation du glyphosate.

A quelques jours de cette échéance, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a à son tour mis les pieds dans le plat, vendredi 12 février: dans son propre avis, elle estime que la classification en catégorie 2 du classement CLP (substances suspectées d’être cancérogènes pour l’homme) «peut se discuter» et estime «nécessaire que son classement soit rapidement revu par l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA)».

[1] L’Allemagne est l’Etat membre rapporteur pour le dossier glyphosate.

[2] Ces trois études ont été menées par la société israélienne Adama, l’australienne Nufarm et la japonaise Arysta, productrices de glyphosate depuis que le brevet, détenu par Monsanto, est tombé dans le domaine public.



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