Glyphosate: Elisa, cherche-moi des poux

Le 07 novembre 2019 par Romain Loury
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Nouvelle controverse sur les tests urinaires
Nouvelle controverse sur les tests urinaires
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Nouvelle controverse avec le glyphosate, cette fois sur la question de son dosage urinaire. Dans un article publié dans son édition de novembre, le Mensuel du Morbihan met en cause le laboratoire allemand Biocheck, en particulier la maigre fiabilité de sa technique «Elisa». Or c’est à celle-ci que recourt la Campagne glyphosate, qui fédère les «Pisseurs volontaires».

Sur près de 5.500 échantillons urinaires testés par la Campagne Glyphosate, seule une dizaine ont obtenu des résultats de non-détectabilité. Bref, le glyphosate, classé cancérogène probable par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) en mars 2015, serait à l’origine d’une contamination généralisée de la population. Sur la base de ces résultats, des plaintes ont été déposées en justice.

Bataille de tests

Face à l’ampleur prise par cette campagne de tests, et alors que les arrêtés municipaux anti-pesticides fleurissaient, la FDSEA[i] du Morbihan n’a pas tardé à réagir, sur l’air du «Faites-nous confiance, laissez-nous faire notre métier déjà très réglementé». En septembre, elle annonçait ainsi les résultats de tests opérés par des agriculteurs du département. Surprise: le glyphosate n’atteignait le seuil de détection chez aucun d’entre eux.

Selon la FDSEA, la technique employée, la chromatographie en phase liquide couplée à la spectrométrie de masse, serait plus sensible que celle  à laquelle recourt la Campagne Glyphosate. Cette dernière s’adresse en effet, pour ses tests, au laboratoire allemand Biocheck, basé à Leipzig.

Biocheck utilise le test Elisa (Enzyme-Linked Immunosorbent Assay), qui détecte et quantifie le glyphosate grâce à des anticorps spécifiquement dirigés contre lui. Ce laboratoire allemand est par ailleurs à l’origine des tests glyphosate menés chez des eurodéputés, ainsi que lors de l’émission Cash Investigation –ce qui a valu à sa présentatrice, Elise Lucet, une nouvelle volée de bois vert des pro-pesticides.

Quant à la FDSEA du Morbihan, elle a adressé ses échantillons au CHU de Vannes, qui les a lui-même transmis à un laboratoire agréé. Il s’agit du service de pharmacologie du CHU de Limoges, expert reconnu du dosage de glyphosate, et indiqué comme tel sur le site de l’INRS[ii].

Avantage à la spectrométrie?

Dans son numéro de novembre, le Mensuel du Morbihan a jeté un pavé dans la mare: deux de ses journalistes ont envoyé leurs échantillons urinaires aussi bien à Biocheck qu’au CHU de Brest, qui a recouru à la même méthode que le CHU de Limoges. Verdict: les résultats de Biocheck étaient positifs, ceux du CHU de Brest négatifs. Ce que le mensuel breton qualifie de «farce des tests au glyphosate».

En bref, le test Elisa serait d’une faible spécificité, fabriquant des faux-positifs à tour de bras. Contacté par le JDLE, le CHU de Limoges n’a pas souhaité faire de commentaires sur ces divers résultats, ni sur l’efficacité comparée des tests.

Quant à Dominique Masset, coordinateur national de la Campagne glyphosate, il estime que «la comparaison des méthodologies peut varier, mais on sait que le test Elisa est précis dans le qualitatif, moins dans le quantitatif». S’il défend Biocheck, «un laboratoire certifié», il reconnaît l’avoir choisi «en confiance, mais par défaut», faute de réponse d’un «laboratoire français».

Une miraculeuse exception

Fait étonnant, l’absence de contamination chez les agriculteurs bretons tranche étrangement avec l’ensemble des études menées à ce jour. Elle relève même de l’exception, si l’on en croit une méta-analyse publiée en janvier dans Environmental Health portant sur 19 études de présence urinaire du glyphosate, aussi bien en population générale que chez les agriculteurs.

Certaines de ces études recouraient à la chromatographie, en phase gazeuse ou en phase liquide (cette dernière est celle utilisée au CHU de Limoges), d’autres à l’Elisa. Si l’emploi de méthodes différentes les rend difficilement comparables entre elles, il n’en est pas une qui ne révèle pas l’existence d’une contamination au glyphosate: en population générale, les teneurs varient entre 0,16 et 7,6 microgrammes/litre, selon les auteurs.

Parmi ces études, l’une menée chez des femmes enceintes de l’Indiana entre 2015 et 2016 révèle la présence de glyphosate dans 93% des échantillons… analysés par spectrométrie! Idem dans l’Union européenne, où la même technique a révélé la présence de glyphosate dans 43% des échantillons chez 182 sujets, lors d’une étude menée en 2013 par Friends of the Earth Europe.

Egalement menée par spectrométrie, une analyse du glyphosate dans un sous-groupe de l’étude française Pélagie, consistant en 47 femmes enceintes vivant en Bretagne et utilisatrices à domicile de cet herbicide, a montré la contamination de 43% d’entre elles par le glyphosate, et 36% par son principal métabolite, l’AMPA, rappelle une fiche de phytopharmacovigilance sur le glyphosate, publiée fin octobre par l’Anses.

S’il est difficile de comparer les vertus respectives de l’Elisa et de la spectrométrie, l’imprégnation par le glyphosate n’est donc ni un mythe, ni une exception, que ce soit chez les agriculteurs ou en population générale. Dominique Masset dit espérer que les tests urinaires menés auprès des «Pisseurs volontaires» permettront d’impulser «une étude scientifique, plus scientifique que la nôtre (…) nous demandons à ce que les services d’Etat s’en chargent». «Nous savions que la campagne serait attaquée, elle dérange et c’est plutôt une bonne chose», ajoute-t-il.



[i] Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles

[ii] Institut national de recherche et de sécurité

 



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