Glaciers: la biodiversité chamboulée par le réchauffement

Le 22 novembre 2019 par Romain Loury
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Les glaciers en pleine débâcle
Les glaciers en pleine débâcle

La fonte des glaciers, milieu parmi les plus hostiles, devrait entraîner une hausse locale de la biodiversité, révèle une étude française publiée dans Nature Ecology & Evolution. Cette évolution se fera toutefois au détriment d’espèces adaptées aux glaces, spécialistes, mais au bénéfice d’espèces généralistes, voire invasives.

Entre 2005 et 2016, l’ensemble des glaciers, en excluant l’Antarctique et le Groenland, ont perdu 220 milliards  de tonnes par an, révélait le Giec[i] dans un rapport publié en septembre. Les régions comptant les plus petits glaciers (Afrique de l’est, Anes tropicales, Europe centrale, etc.) pourraient même perdre 80% de leur masse glaciaire d’ici à 2100. Certains sont tout simplement voués à disparaître, quel que soit le scénario climatique.

Au-delà des lourdes conséquences pour l’homme, notamment en termes de ressources en eau, la biodiversité devrait aussi s’en ressentir, avec de nombreux bouleversements locaux. C’est cette évolution, encore peu connue, que décrivent Sophie Cauvy-Fraunié, de l’unité de recherche Riverly (centre Irstea de Lyon-Villeurbanne), et Olivier Dangles, du Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (CEFE, Montpellier)[ii], dans leur étude publiée lundi 18 novembre dans Nature Ecology & Evolution.

Trois milieux étudiés

Menée sur 234 études publiées, leur méta-analyse s’est penchée sur trois écosystèmes situés à la frontière glaciaire: les fjords, l’eau douce (rivières et lacs glaciaires) et les marges proglaciaires. Outre la température, ces milieux à l’orée des glaciers sont peu propices au foisonnement d’espèces, notamment en raison d’une faible productivité primaire.

Dans les milieux aquatiques (fjords, eau douce), la farine glaciaire (roche finement broyée, liée au frottement des glaciers) engendre une forte turbidité, qui empêche la photosynthèse. Ces milieux sont donc «surtout peuplés par des espèces détritivores ou prédatrices», explique Sophie Cauvy-Fraunié, contactée par le JDLE.

Des perdants…

Du fait du retrait des glaciers, la biodiversité devrait connaître un accroissement local, que ce soit en nombre ou en richesse d’espèces. Mais derrière cette tendance globale, 6% à 11% des populations seront perdantes, en particulier dans les fjords. Ce chiffre est probablement sous-estimé, en raison de nombreuses espèces non étudiées (bactéries, tardigrades, algues, etc.) vivant à la surface même des glaciers, et qui devraient donc disparaître avec leur fonte.

Pour la plupart, les perdants du réchauffement sont des espèces très adaptées aux milieux glaciaires. Parmi eux, les chercheurs citent le foraminifère Cassidulina reniforme dans les fjords, l’arthropode Diamesa davisi en eau douce, ou encore le coléoptère Nebria nivalis dans les marges proglaciaires.

… et des gagnants

A l’inverse, les gagnants (19% à 26% des populations, selon les milieux) sont en général des espèces généralistes, voire invasives, venues coloniser de nouveaux espaces libérés. Parmi elles, des vers annélides, des cnidaires (anémones de mer, méduses, etc.), des échinodermes (étoiles de mer, oursins, etc.), des foraminifères (organismes unicellulaires) et des arthropodes pour les fjords; des vers annélides, des arthropodes et des bactéries en eau douce; ou encore des plantes vasculaires, des bryophytes (mousses) et des champignons dans les marges proglaciaires.

Le réchauffement engendre donc une remontée des espèces vers l’amont, en même temps qu’une hausse de biodiversité au détriment d’espèces très adaptées. Autant de phénomènes que Sophie Cauvy-Fraunié étudie actuellement sur les glaciers du Carihuairazo (Equateur) et de Sarenne, au-dessus de l’Alpe d’Huez (Isère). «Ces deux glaciers vont disparaître dans les cinq prochaines années. L’eau liquide ‘remonte’, jusqu’au moment où il n’y en aura plus. Nous allons voir assez rapidement comment évoluent ces communautés», commente la chercheuse.



[i] Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

[ii] Irstea: Institut national de recherche en sciences et technologies pour l'environnement et l'agriculture. Le Centre d’Ecologie Fonctionnelle et Evolutive (UMR 5175) est une unité mixte de recherche du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), de l’université de Montpellier, de l’Université Paul-Valéry de Montpellier, de l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) et de l’Institut de recherche pour le développement (IRD).