Gaz: le poids écrasant des lobbies sur Bruxelles

Le 31 octobre 2017 par Marine Jobert
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De nombreux projets de gazoduc sont en discussion.
De nombreux projets de gazoduc sont en discussion.
GRTGAZ

Beaucoup d’argent pour faire passer son message, des relations à tous les étages de l’appareil européen et une mainmise sur les lieux de décision de la politique énergétique continentale. L’industrie du gaz est bien introduite dans les lieux de pouvoir, dénoncent plusieurs organisations qui ont enquêté sur un lobbying qui veut faire du gaz une énergie de transition.

100 millions d’euros en 2016. Près de 460 rendez-vous avec les commissaires européens du secteur, orchestrés par près d’un millier de lobbyistes en à peine trois ans. Voici le bilan -payant- des efforts déployés par l’industrie gazière[1] pour convaincre les décideurs européens de privilégier cette énergie fossile et de financer de coûteuses infrastructures pour irriguer toute l’Europe. Une puissance de feu sans égale avec celle déployée par les ONG qui s’opposent à ce qu’elles considèrent comme une fuite en avant énergétique. Dans le rapport qu’ils consacrent aux lobbies gaziers, Corporate Europe Observatory (CEO), l'Observatoire des multinationales, les Amis de la Terre France et Attac France ont calculé que ces ONG avaient dépensé 3% (3,4 millions d'euros) du budget consacré par l'industrie à ses relations institutionnelles et rencontré seulement 51 fois des commissaires-clés. Des chiffres obtenus sur la foi du registre de transparence de l'Union européenne, qui est loin d’être exhaustif, puisque fondé sur la déclaration volontaire.

Ce sont les ‘gazo-intensifs’ qui sont les plus dépensiers, avec les compagnies énergétiques, les consommateurs industriels et le secteur ‘bourgeonnant’ des transports. Eux -et d’autres- sont très friands des services de cabinets de relations publiques: 37 firmes ont été missionnées en 2016 par 60 acteurs du secteur gazier, pour des contrats totalisant 7,9 millions d'euros.

Juges et parties

Mais au-delà des colossaux moyens déployés, ce sont surtout les facilités institutionnelles, politiques et quasi décisionnelles que l’Union, année après année, a offertes aux lobbies gaziers que dénoncent les rédacteurs. Ainsi de l’European Network of Transmission System Operators for Gas (Entso-G), créé en 2009 dans le cadre du troisième paquet Energie pour «promouvoir le parachèvement et le fonctionnement du marché unique du gaz naturel et le commerce transfrontalier». Sa mission consiste notamment à proposer des projets d'infrastructure pour développer le réseau de gaz européen, sur la base de ses propres projections de l'évolution future de la demande de gaz. Des projets qui pourront être ajoutés à la liste des projets d'intérêt commun (PIC) que supervise la Commission. Est-ce du lobbying? Oui, répondent les auteurs du rapport, qui dénoncent même un mélange des genres, puisque l’Entso-G est souvent mandaté pour mener l’expertise coût-bénéfices de projets qu’elle recommande elle-même, et qui seront réalisés par et au profit de ses membres, sur la base d’évaluations de consommation que la Commission révise «systématiquement» à la baisse.

Des yeux et des oreilles partout

Au plan institutionnel, le lobby gazier a des tentacules un peu partout. Au sein de l’Union de l’énergie qui, depuis 2015, soutient de nouvelles infrastructures transfrontalières controversées ( gazoduc MidCat, gazoduc géant Caspienne-Europe, le ‘Baltic Pipe’ entre le Danemark et la Pologne). Via les réseaux transeuropéens d'énergie, le paquet Hiver, des forums (comme celui de Madrid) ou des «groupes consultatifs et de haut niveau» que sollicite la Commission pour bénéficier d’une expertise «dont elle manque cruellement.» Surtout, l’industrie gazière véhicule un discours que les auteurs estiment climaticide, celui d’une énergie «propre», «passerelle» entre le charbon, le pétrole et les renouvelables. Critiquable au plan scientifique, ce discours débouche surtout sur une anesthésie des projets de renouvelables.

Des infrastructures appelées à durer

Derrière ce déploiement de moyens, il y a aussi une réalité géopolitique: le déploiement d’infrastructures gazières doit, aux yeux des dirigeants européens, réduire la dépendance à l’égard de la Russie. Or, affirment les ONG, la demande en gaz diminue de 13% depuis 2010 et la tendance va s’accentuer, pour diminuer encore de 40% en 2040. Sauf si les Etats ne respectent pas leurs engagements pris lors de la COP 21. «Logiquement, l'Union européenne devrait imposer un moratoire sur la construction de toute nouvelle infrastructure gazière plutôt que d'encourager au développement de projets qui, soit enfermeront le continent et ses pays fournisseurs dans 40 ou 50 années supplémentaires de consommation de gaz, soit se transformeront rapidement en ‘actifs inutiles’ et en gouffres financiers, tout cet argent ayant été investi pour rien.»

 

La France est notamment concernée par le projet MidCat (reliant l’Espagne et la France) et la dorsale gazière Fos/Dunkerque, dont fait partie le projet de gazoduc Eridan. EDF est, via sa filiale italienne Edison, un acteur majeur de l'extraction offshore de gaz en mer Méditerranée, également partenaire du projet de gazoduc Galsi reliant l'Algérie à l'Italie. EDF possède des centrales électriques au gaz en France et au Royaume-Uni, et s'est aussi lancée sur le marché du commerce gazier au niveau européen avec la construction du terminal méthanier de Dunkerque, mis en service en 2017. Celui-ci sera en partie approvisionné par du gaz de schiste en provenance des Etats-Unis, qui sera ensuite redirigé vers les réseaux français et belges.

 

 



[1] Ce qui inclut des entreprises impliquées à tous les niveaux de la filière, depuis l'extraction jusqu'à la consommation finale en passant par le transport.

 



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