Gaz de schiste: reproduire l’exemple américain dans le contexte français?

Le 18 juillet 2013 par Marine Jobert
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Thomas Porcher, économiste.
Thomas Porcher, économiste.
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Thomas Porcher, économiste, professeur à l'ESG Management School, est l’auteur du livre «Le mirage des gaz de schiste», aux Editions Max Milo.

François Brottes, député socialiste de l'Isère et président de la commission des affaires économiques de l'Assemblée nationale, a annoncé le 17 juillet le lancement d'une mission d’information sur l’impact du gaz de schiste sur le marché du gaz et sur l’équilibre de nos systèmes européens de production et de distribution d’énergie. Car, comme il l’explique au journal L’Opinion, «il est indéniable et incontestable que l'avènement massif du gaz de schiste aux Etats-Unis a perturbé l'ensemble du marché de la production et de la vente d'énergie dans le monde. Ce n'est pas un sujet religieux, c'est un fait».


JDLE – Que pensez-vous de la création de cette mission d’information?

Au début, j’ai été séduit par l’idée, car je pense qu’il est essentiel de mener une étude sur les impacts socio-économiques de l’exploitation du gaz de schiste. D’autant que cela pourrait avoir le mérite de dépasser le débat assez stérile autour de l’exploration. Car on n'est pas obligé d’explorer pour faire des projections: on peut d’ores et déjà construire des scénarios, avec des hypothèses de réserves basses et hautes, avec des projections sur l’emploi, en fonction du nombre de puits et des externalités négatives que cela aurait sur les populations. Cela permettrait d’avoir un cadrage, comme on dit en économie, et si personne n’est d’accord sur ce cadrage, ou si ces gains ne sont pas énormes pour les industriels d’un côté ou pour les populations de l’autre, le débat serait clos.

 

 

JDLE – Vous semblez penser que la mission emmenée par François Brottes ne s’engage pas dans cette direction…

Effectivement. J’ai l’impression, à lire ses déclarations, que cette mission tend surtout à mettre en lumière tout ce qu’ont perdu nos industriels à cause du gaz de schiste américain. GDF milite beaucoup pour le gaz de schiste[1]. En effet, ses centrales à gaz ferment les unes après les autres car les USA ne consommant plus de charbon, ils l’exportent. Ce qui entraîne la baisse des prix du charbon et les centrales à gaz ne sont plus rentables. Donc, si cette étude sert à nous montrer comment GDF et d’autres industriels ont perdu de l’argent, ils peuvent le faire eux-mêmes! Et plutôt que d’essayer de se plaindre en disant «regardez ce qu’on a perdu à cause de votre refus», il faudrait plutôt se demander quel serait l’impact économique global de la production en France de gaz de schiste. Mais ce cadrage macro-économique, personne n’a envie de le faire.

 

 

JDLE – François Brottes assure qu’«il ne s'agit pas du tout de remettre une pièce dans la machine «faut-il en extraire ou pas?». Le monde économique a une vie qui échappe parfois aux idéologies. Est-ce que l’étude annoncée pourrait se retourner contre les tenants de l’exploitation des gaz de schiste?

C’est souhaitable, car la production de gaz est un mirage économique. Pour obtenir les mêmes résultats qu’aux Etats-Unis, il faudrait forer massivement, faire fi d’un territoire densément peuplé -et touristique- et évoluer sur un marché du gaz qui fonctionne comme aux USA. Or le nôtre est rigide, via les contrats à long terme (la part du prix spot est de 36%). Si les élus qui vont plancher répondaient à la question essentielle de la possibilité de la baisse des prix du gaz en Europe, cela leur enlèverait le fantasme de la création d’emplois induits par cette baisse, censée redonner de la compétitivité. Elle a été possible aux Etats-Unis essentiellement grâce au prix spot. La question à laquelle personne n’a jamais essayé de répondre c’est: à partir de quelle production de gaz de schiste la part des prix spot vont-ils bouger en Europe? A partir de quelle production les contrats à long terme vont-ils bouger? En gardant une chose à l’esprit: y aller «un petit peu», en produisant peu, c’est économiquement intenable.

 

 

JDLE –Vous dénoncez donc un fantasme, celui d’une sorte de réaction en chaîne grâce à l’exploitation européenne, qui pourrait faire bénéficier le continent -et la France- de prix moindres si le gaz était produit «à la maison»?

Cette pensée est en effet totalement fausse. Prenez l’exemple de la fixation du prix du baril de pétrole. Le coût d’extraction du pétrole d’Arabie saoudite est de 2 dollars (1,5 €) et celui extrait dans des forages en deep offshore tourne autour de 80 $ (61 €). Or le prix du pétrole se fixe en fonction de ces 80 $, pas des 2 $. Imaginons que, dans votre tuyau de gaz, il y ait du gaz de schiste «made in France» et du gaz importé au prix européen: le tarif du gaz sur votre facture serait alors aligné sur le prix le plus élevé, qu’on appelle le coût marginal. Du coup, on risque de cumuler tous les désavantages: produire sans effets sur les prix, en ayant des effets négatifs pour les populations. Le seul gagnant dans l’histoire, c’est le producteur, qui produit du gaz moins cher qu’il revend au tarif importé. Ce qui expliquerait que beaucoup semblent pressés de le produire.

 

Nous devons nous poser la vraie question: peut-on reproduire l’exemple américain avec les règles de calcul actuelles de fixation des prix du gaz, les contraintes réglementaires nationales et européennes, la pression démographique et un droit minier très différent de celui des Etats-Unis? Si ce rapport met en évidence que, d’une manière ou d’une autre, le gaz de schiste américain a un impact négatif sur l’Europe, je crains que cela soit automatiquement traduit dans l’opinion par «mais pourquoi on n’utilise pas le nôtre?» Cela relance le débat indirectement, en posant les mauvaises questions.

 

 


[1] L’entreprise était sur le point de s’allier au Texan Schuepbach sur le permis de Villeneuve-de-Berg (Ardèche) quand la contestation a démarré en 2011; elle y a alors renoncé.

 



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