Fukushima: un an après, les conséquences environnementales et sanitaires

Le 29 février 2012 par Geneviève De Lacour
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Les épinards, les légumes les plus contaminés
Les épinards, les légumes les plus contaminés

Alors que la presse britannique révèle que des agriculteurs de la préfecture de Fukushima outrepassent le veto des autorités nippones pour aller nourrir leur bétail, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) a présenté le 28 février les conséquences, sur l’environnement et les populations, de la catastrophe dont on commémorera dans une dizaine de jours le premier anniversaire.

La contamination est chronique et pérenne autour de la centrale, déclare Didier Champion, expert en écosystèmes de l’IRSN. La contamination agricole devra être surveillée et les forêts demeurent les endroits les plus vulnérables à la contamination, tant pour les arbres que pour les champignons et les gibiers.

Revenant sur les premiers impacts, l’expert de l’IRSN rappelle que les principaux rejets se sont produits du 12 au 25 mars 2011, en une quinzaine d’épisodes discontinus. Des rejets estimés, puisque la partie qui s’est dissipée dans le Pacifique n’a pu être quantifiée précisément. Il s’agit de rejets de gaz rares radioactifs (6.550 pétabecquerels, soit 1015 Bq), de même ordre de grandeur que pour l’accident de Tchernobyl et majoritairement constitués de xénon 133; des rejets d‘iodes radioactifs (408 PBq), environ 10 fois moins que Tchernobyl, des rejets de tellures radioactifs (145 PBq) et des rejets de césiums radioactifs (58 PBq au total, dont 21 PBq de césium 137 et 28 PBq de césium 134), soit environ 3 fois moins que lors de l’accident de Tchernobyl. Le premier épisode de contamination terrestre a eu lieu les 15 et 16 mars.

Le plutonium rejeté lors de l’accident a été mesuré sur des dépôts formés au nord-ouest de la centrale de Fukushima Dai-ichi, mais à des niveaux très faibles, et difficiles à distinguer de ceux du plutonium venant des retombées des essais nucléaires atmosphériques.

L’IRSN estime que 24.000 kilomètres carrés de sols ont été impactés par des dépôts radioactifs, à la fois des dépôts secs uniformes, comme de la poussière sur les meubles, et des dépôts humides, concentrés sur les zones arrosées par la pluie ou la neige, semblables à des taches de léopard. Une valeur supérieure à 600 kBq/m2 a été mesurée sur 13.000 km2 du territoire, soit une surface nettement inférieure à celle des territoires contaminés autour de Tchernobyl.

Dans les premiers jours de l’accident, ces dépôts contenaient de l’iode et du tellure. Les éléments radioactifs se sont principalement déposés au nord-ouest de la centrale et notamment à Iitate Maeta, à environ 30 km du site. Avec le temps, la majorité des dépôts -superficiels et très peu mobiles- comprenaient du césium 134 et 137, alors que ces éléments ne représentaient que 9% de l’activité initiale. A partir du 20 mai, ils contribuaient à plus de 80% de l’activité des dépôts. Ainsi «les enjeux de radioprotection se sont concentrés sur le premier mois suivant l’accident», estime l’IRSN.

En ce qui concerne les aliments, les légumes à feuille, de type épinards, salades ou poireaux, ont été affectés immédiatement. La contamination a été maximale immédiatement après la formation des dépôts, avant de diminuer rapidement. Un échantillon d’épinards prélevé le 18 mars à Hitashi, à 120 km au sud de la centrale, présentait ainsi 54.100 Bq/kg d’iode 131.

A la fin du printemps, les autorités nippones ont commencé à détecter des contaminations significatives en césium 134 et 137 sur des fruits d’arbres (comme les abricots), des pousses de bambou et des feuilles de thé. Ces produits n’ont pas été directement contaminés par les retombées radioactives, mais par un transfert via la sève (phénomène de translocation) de la contamination déposée sur les surfaces végétales exposées aux retombées. Ces plantes ont en fait stocké les radionucléides dans leur bois, leurs racines ou les tubercules.

A noter que les autorités nippones ont interdit en 2011 la mise en culture de parcelles dont la contamination du sol dépasse les 5.000 Bq/kg de césium radioactif par kilogramme de terre.

Alors que l’herbe a été largement contaminée au nord-ouest de la centrale, l’impact de la contamination sur le lait reste relativement modéré, comme pour la viande. Les concentrations mesurées dans le lait originaire de ce secteur sont 100 à 1.000 plus faibles que les prévisions théoriques, dans le cas où le bétail aurait consommé des «mauvaises herbes». Didier Champion explique cela par le fait que les vaches ont probablement été nourries par le foin de l’année précédente. Enfin, pour les viandes de gibier, les concentrations en césium 134 et 137 sont les plus élevées chez le sanglier et l’ours.

Pour le milieu marin, une forte pollution radioactive a été observée à proximité de la centrale nucléaire à partir du 21 mars et ce jusqu’au 6 avril. Cette pollution (de la mer et des sédiments), liée aux rejets des eaux utilisées pour refroidir les réacteurs accidentés, sera stoppée le 6 avril au matin. La pollution s’est étalée sur la frange littorale et a été reprise par de puissants courants pacifiques. A partir du 11 avril, les quantités de césium 137 dans l’eau de mer ont diminué de moitié tous les 6,9 jours. L’IRSN estime à 27 PBq la quantité de césium 137 rejetée en mer à la mi-juillet. Il s’agit du «plus important apport ponctuel de radionucléides artificiels dans le milieu marin jamais observé», précise l’Institut. Mais une estimation bien imprécise puisque ce chiffre varie selon les sources d’un facteur 1 à 27.

Les anguilles de sables (lançons japonais) sont les poissons les plus impactés par le césium (134 et 137). Autres espèces fortement contaminées, celles qui remontent les fleuves, comme l’ayu, le saumon masou et l’éperlan. Et même si la contamination en césium de l’eau de mer a fortement diminué, la surveillance des poissons sur le littoral nord-est du Japon est recommandée par l’IRSN afin d’évaluer l’exposition chronique à de faibles doses.

Et l’homme dans tout cela? Quatre études épidémiologiques sont en cours et devraient durer 30 ans. 78 millions de yens (720 millions d’euros) sont budgétés pour les mener à bien.

La première porte sur l’évaluation de la dose externe reçue par les 2 millions d’habitants de la préfecture de Fukushima. Un logiciel permet de calculer la dose reçue en fonction de la localisation des personnes. La dose a déjà été calculée pour 1.600 habitants des villages les plus exposés. Pour 62,1% d’entre eux, la dose est inférieure à 1 milli Sievert (mSv). La dose maximale calculée est de 14,5 mSv pour une personne. Mais ces valeurs sont à prendre avec beaucoup de précautions, selon l’IRSN.

La deuxième étude suit l’état de santé des 210.000 personnes évacuées. Des bilans médicaux spécifiques seront réalisés en fonction d’un questionnaire médical, biologique et psychologique. Ils permettront d’établir un point zéro sur la fréquence des cancers, leucémies et des troubles psychologiques.

Troisième suivi, il concerne les 20.000 femmes enceintes et les enfants exposés, qui ont rapidement quitté Fukushima. Un questionnaire leur a été envoyé. Un suivi de l’état de santé des enfants est prévu jusqu’à l’âge de 12 ans.

La dernière étude vise enfin à mesurer les doses reçues par la thyroïde des 360.00 enfants exposés. Fin 2011, plus de 14.000 enfants ont subi un bilan thyroïdien. Parmi ceux pour qui une échographie thyroïdienne a été réalisée, 1,5 % présentent au moins un kyste considéré comme subnormal, et 0,7% des enfants examinés présentent un nodule de diamètre supérieur à 5 mm. Ces échographies permettent de fixer un point zéro dans le suivi épidémiologique. A partir de 2014, les 360.000 enfants seront suivis tous les 2 ans jusqu’à l’âge de 20 ans, puis tous les 5 ans au-delà de cet âge.

Jean-René Jourdain, expert en protection de l’homme à l’IRSN, estime que les autorités nippones auraient dû mener une campagne de mesure de l’iode 131 dès le début de la contamination. Et qu’il est maintenant trop tard pour estimer l’exposition à ce radioélément dont la période est de 8 jours.

Les travailleurs ont été les personnes les plus exposées, et celles pour lesquelles la situation est la plus compliquée. C’est Tepco -Tokyo Electric Power, la compagnie exploitante de la centrale- qui a enregistré directement la dosimétrie de 20.000 travailleurs (dont 3.368 sont salariés de Tepco et 16.226 de sociétés sous-traitantes). Mais l’IRSN ne dispose d’aucune information sur les quelques 40.000 autres personnes intervenues sur le site, comme les pompiers, les agents de sécurité, etc. L’Institut regrette le déficit de connaissance sur les doses reçues et les effets sur les travailleurs: «des données filtrées par Tepco».

A ce jour, 6 travailleurs, tous employés de Tepco ont reçu une dose supérieure à 250 mSv. Selon la société nippone, 85% de la dose reçue serait due à l’inhalation d’iode 131 dans les premiers jours en raison de l’absence de masques de protection adaptés.

L’IRSN note que peu d’informations sont disponibles quant à la méthodologie mise en œuvre pour évaluer les doses reçues par les travailleurs, notamment ceux qui ne portaient pas de dosimètres dans les premiers jours de l’accident. Des demandes d’informations ont été transmises aux autorités nippones par le comité des Nations unies en charge de l’étude des effets des expositions aux rayonnements ionisants (UNSCEAR).

6 décès de travailleurs ont été enregistrés. Deux sont survenus le 11 mars des conséquences du tsunami et du tremblement de terre. Deux sont décédés d’un arrêt cardiaque; un travailleur d’une leucémie aigüe en août et un dernier d’un choc septique le 6 octobre dernier, dont la mort pourrait être liée à un effondrement du système de défense immunitaire.

L’IRSN souligne, en conclusion, que des moyens considérables sont déployés par le Japon pour le suivi sanitaire «post Fukushima» des populations.



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